Article Journal L'heure du berger

Pierre Creton

Entretien avec Pierre Creton à propos de L'heure du berger

 

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 4 juillet 2008

   

Quelle est la genèse de L’Heure du Berger ?

En septembre 1999, j’achetais la maison de Jean Lambert qui venait de mourir pour tenter de finir le film commencé avec lui deux ans auparavant : La Vie après la mort. Déjà dans ce premier film tout se passait dans sa maison, avec lui, puis sans lui : tentative de filmer son absence. Dans L’Heure du Berger, c’est sa présence en tant que fantôme que j’ai voulu saisir. C’est un film que je n’ai pas vu venir. Au printemps, l’année dernière, alors que cela arrivait régulièrement, Jean est revenu, mais cette fois plus présent. Dans un même mouvement, j’ai profité et nourri sa présence pour envisager un second film : sept ans après sa mort… toujours dans sa maison.


Le film est un hommage à votre ami, qui culmine dans la séquence chantée, mais aussi une fiction surréaliste et un documentaire sur la nature.

Il y a la présence des morts et l’absence des vivants. Cette séquence où Marie, l’amie avec qui j’ai acheté la maison, chante, était déjà dans le premier film. Ce qui a changé, c’est la surimpression qui nous met dans le même espace en un temps différent. Ni tout à fait ensemble, ni tout à fait séparés. J’ai cherché à l’image une certaine intensité de la présence de Jean. Comme je filmais en même temps que je montais, ça m’a conduit tout le temps du film à observer très méticuleusement, comme un naturaliste, tout ce qui survenait. Et plutôt que de surréel, je parlerais plus volontiers de surnaturel. Le choix et la durée des plans donnent une impression de liberté et de maîtrise. Cette impression de liberté, je l’ai ressentie tout le temps de la fabrication du film. C’est bien si elle perdure. Elle n’est pas détachée de la vie quotidienne, et c’est ce qu’il y a de plus difficile à saisir. Les outils sont là, caméra, micro, banc de montage, avec tout le reste, les livres, les casseroles, les poules, les abeilles, les fleurs, les amis (j’ai trouvé une terre et des compagnons)… De plus, je n’ai cherché aucun financement, qui éloigne souvent du désir très simple au départ de filmer un lieu, des personnes, un texte. Au montage, le choix et la durée des plans sont souvent en rupture, en contradiction, à contretemps, passant parfois du plan-séquence à l’image subliminale. C’est avec méticulosité, une méticulosité presque magique, que je l’ai envisagé.

La longue séquence dans la toile de l’araignée a-t-elle un statut particulier ?

La séquence de l’araignée ou de la mouche, c’est selon, est indissociable du plan suivant, celui de la chambre aux râles hors champ ; l’approbation de la vie jusque dans la mort… Mais là, il y a la musique avant tout, le dernier concert de Dinu Lipatti se débattant avec la maladie et la mort. Cette séquence, de la toile de l’araignée à la chambre, est la seule dont le son fut déterminant au montage.

Comment avez-vous pensé le montage, qui semble procéder de la logique du rêve ?

Il y a les images survivantes avec Jean et Marie, déjà présentes dans La Vie après la mort. Les images anciennes : “la première heure du Berger” et “la chambre” qui, à l’origine, n’ont pas été pensées pour un film : essais caméra, images fétichistes. Tous les autres plans ont été filmés plus ou moins dans l’ordre chronologique du montage. C’est monté intuitivement, au nez, il y a des lignes de fuite. Rien d’imaginaire, ni de symbolique.


Le travail du son ?

J’ai enregistré beaucoup de sons seuls sur le même principe : la maison, le jar din. Et je les ai ajoutés ensuite au son synchrone de certains plans. La chouette effraie dans la nuit, un enfant qui appelle Ariane dans la cour de récréation… Les musiques et les fragments radiophoniques sortent du poste qui appartenait à Jean et qui est resté dans la maison. Je les ai enregistrés dans le même mouvement que celui de filmer un essaim ou un hérisson. Je dirais presque au vol, comme le fragment très court de La Passion à la fin du film.


La dernière séquence est légère et apaisée, comme si le travail de deuil était fait.
Cette fin nous ramène à la fois à la séquence d’ouverture mise en scène avec Jean, mais aussi au plan suivant de la première heure du Berger (sept heures) où je suis seul, peut-être dans ce travail de deuil dont vous parlez. Mais la mort de Jean, avec tout ce que nous partagions, la solitude, l’ivresse, la nuit, je n’ai pas fini de la nier ; surtout dans sa maison. À l’inverse d’une publicité qui nous incite à boire un Berger précisément à midi/sept heures, la mort, elle, ne nous a pas fixé rendez-vous à une heure ou à un jour précis. Cette deuxième heure du Berger (midi) avec Vincent Barré, un dimanche ensoleillé, était une fin heureuse possible.“ On ne se rappelle pas les jours, on se rappelle les instants”, notait Pavese dans son journal.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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