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Entretien avec Martin Le Chevallier au sujet de MÜNSTER paru dans le quotidien du FIDMarseille du 13 juillet 2016

Le Jardin d’Attila (2012) questionnait déjà certaines utopies, qu’est-ce qui vous a intéressé dans cet épisode historique des anabaptistes ?
Cette histoire est en soi passionnante. Mais ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est qu’elle fait se croiser mysticisme et utopie sociale. Les anabaptistes sont des millénaristes. Ils ont lu le texte de L’Apocalypse et croient en la prophétie de Jean selon laquelle mille ans de bonheur vont advenir. Les mouvements révolutionnaires ont souvent eu ce type d’espoir. Avec, là aussi, une sorte de foi : une foi en des lendemains qui chantent.

"Nous travaillons à faire la part des faits et du mythe", dit le narrateur, c’est aussi votre point de vue ?
Quand il dit ça, il parle en historien, ce qu’il est en fait depuis le début. Moi, je ne suis pas dans la position d’un historien. Je me suis juste efforcé de donner au film une forme qui manifeste la difficulté à établir une vérité historique. Cette difficulté est particulièrement grande pour des événements comme celui-ci, dont l’histoire a été écrite par les vainqueurs.

Vous donnez à cette chronique historique tragique un humour particulier, pourquoi cette tonalité ?
Je crois que l’humour, l’absurde, apportent une forme d’anarchie salutaire. Dans Münster, le dérisoire des personnages répond à l’idéal trop parfait des anabaptistes, à l’absolu des prédicateurs. Cela dit, durant le film, à mesure que l’utopie se dissout dans la tyrannie et la famine, l’humour s’estompe au profit d’une certaine mélancolie. Comme si le film n’avait plus le coeur à rire et déplorait cette occasion manquée de construire un monde meilleur.

Pourquoi cette mise à distance supplémentaire, la mise en abyme avec l’écran dans l’écran ?
Le film en noir et blanc est censé être une représentation mythifiée de l’Histoire. Afin d’éviter toute ambiguïté dans la représentation, toute reconstitution illusoire, j’ai voulu que ces images soient manifestement non réalistes. On a donc cette imagerie qui illustre le récit du narrateur et on va découvrir que cette illustration est projetée sur un écran sur la colline, auprès des deux soldats, comme s’ils avaient leur sujet sous la main. Ça renforce l’idée que ce n’est qu’une représentation. Et puis ce cinéma en plein air donne l’occasion aux véritables protagonistes, c’est à dire aux anabaptistes, d’échanger sur ce qu’ils ont vécu. Dans la séquence centrale, lorsqu’ils regardent le film, ils sont un peu comme des soixantehuitards qui évoqueraient leur révolution vingt ans après.

Le film est très stylisé, comment avez-vous conçu son esthétique ?
Je voulais déréaliser les images en noir et blanc. D’où un effet un peu studio et de vrais silences. Et par contraste, je voulais que la colline des assiégeants soit traitée de manière naturaliste, avec le bruit du vent et le chant des oiseaux. Et qu’elle soit très colorée. On a tourné à une période où l’herbe était très verte. Et j’ai dessiné pour les deux soldats des tenues bleues et rouges de manière à ce qu’ils ressortent dans cette verdure. Je me suis d’ailleurs inspiré des véritables costumes des lansquenets, qui étaient extravagants. Ils se faisaient leurs costumes eux-mêmes pour s’occuper pendant les sièges.

Le passage du noir et blanc à la couleur selon les séquences a une valeur temporelle ? Comment avez-vous travaillé le montage ?
Une valeur temporelle, oui et non. Les deux protagonistes sont censés être des assiégeants. Ils sont donc à la même époque que les personnages du film en noir et blanc. Sauf que l’on voit dans ce deuxième film des événements un peu antérieurs car le narrateur raconte à son collègue ce qui s’est passé précédemment. Mais à la fin, les deux époques se rejoignent. En même temps, comme je disais, cette colline en couleur est le lieu de la distanciation, des interrogations sur le passé. Les séquences en couleur relèvent donc plus du présent et celles en noir et blanc du récit historique.

Les acteurs représentent plus des figures que des personnages avec une psychologie. Comment les définissez-vous et quel jeu cela entraîne-t-il ?
La psychologie des personnages n’était pas le sujet du film. La question, c’est plutôt : « D’où parlent-ils ? » et « Qu’ont-ils à dire de cette histoire ? ». Du coup, oui, ce sont des figures qui permettent de retracer les événements et les questions qu’ils soulèvent. Il n’y a donc pas de jeu psychologique. Il y a parfois un jeu théâtral au sein du film en noir et blanc. Mais sinon, c’est plutôt le ton de la conversation, avec quelques emportements.

Quelle résonnance a l’utopie communiste du XVIe siècle des anabaptistes avec notre société actuelle ?
Je suis tenté de vous laisser en juger !

Propos recueillis par Olivier Pierre

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