2016 Grand Prix d'honneur

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Hong Sang-soo, réalisateur coréen a reçu le GRAND PRIX D’HONNEUR 2016 du FIDmarseille lors de la cérémonie d’ouverture du festival.


Depuis vingt ans, Hong Sang-soo creuse, entre la constance de ses formes et l’inconstance de ses personnages, l’un des sillons les plus passionnants du cinéma contemporain. Avec un dédain pour tous les genres et leurs ordonnances, le cinéaste coréen prend la fiction comme un pays en éternelle reconstruction. Ou pour le dire autrement, comme un infinitif. Fiction d’un type particulier, minimal et répétitif, archétypal et inédit. D’un côté, le triangle amoureux du marivaudage et du romantisme moderne français (Rohmer, Eustache) ou coréen (Lee Man-hee). De l’autre, la passion américaine des structures, peut-être née dans les rangs de la School of the Art Institute de Chicago où il fit ses études et quelques films expérimentaux aujourd’hui invisibles, quelques années avant Apichatpong Weerasethakul.
Le plaisir que procure ce cinéma si identique à lui-même et pourtant toujours si surprenant, redouble manifestement celui que son auteur prend à le fabriquer. Résolument conçu comme un simulacre, pour paraphraser Barthes, il ajoute l’intellect à l’objet. C’est sur le processus que Hong est le plus disert, aussi réticent à interpréter ses récits que pressé de vous dessiner le schéma de sa pensée. L’image qu’il donnait lorsque je l’ai interviewé la première fois il y a un peu plus de dix ans est celle d’un symbole classique de la mémoire : le bloc-notes où il prélève et compile des fragments d’expérience bruts et inintelligibles, appelés à trouver sens et mobilité dans la fiction. Hong n’a jamais dévié de cette méthode consistant à décomposer et à recomposer des expériences passées dans la structure de la fiction, selon une instance narrative spécifique au film. Cette méthode, il l’a au contraire affûtée au point d’être aujourd’hui l’un des rares dont le rythme de travail se stabilise à la hausse avec le temps, qu’il pleuve ou qu’il vente, puisque c’est aujourd’hui au moins deux films qu’il réalise chaque année. Aux dix-sept long-métrages existants présentés cette année au FID Marseille, s’en ajouteront bientôt deux, achevés ou en bonne voie1. Les temps d’écriture et de montage se réduisent pour lui permettre d’entrer au plus vite dans le processus du tournage : il n’y a guère que les Ramones, dont les morceaux maigrissaient imperceptiblement à chaque nouvelle exécution, pour jouer aussi juste et vite.
Hong est, on le comprend, moins porté sur l’histoire que sur la création de personnages. Mais cinéaste et créations ne jouent pas à armes égales. Au premier reviennent les images, tranchantes et efficaces comme ses diagrammes et son zoom, substitut idéalement frontal aux complexités du découpage, qui donne l’impression de vouloir filmer leur monde mental comme un documentariste. Aux seconds reviennent les errements du discours : le propre des protagonistes de ce cinéma est de manquer à sa parole plus souvent qu’à son tour. On se souvient du protagoniste de Turning Gate, diverti à plusieurs reprises, par l’oeil insistant de sa voisine, de la lecture de l’autobiographie d’un économiste socialiste partisan de la simplicité volontaire, dont le contenu avait en l’occurrence moins d’importance que le titre : The Making of a Radical. Radicaux vélléitaires, trébuchant sur la variable des relations humaines, ces personnages traversent une série d’échecs au terme desquels l’intention se montre pour ce qu’elle est : une flèche qui rate généralement sa cible.
Sommes-nous pour autant condamnés à faire, comme la Nouvelle Vague nous y a entraînés selon Daney, alliance avec l’auteur sur le dos des personnages ? Non, et c’est sans doute ce qui rend Hong aussi précieux. Le cinéma, disait le critique dans l’un de ses derniers textes2, fut habitué à penser qu’il ne pouvait avoir de personnages en propre, mais qu’en hériter du mythe ou de la littérature. Il faut, pour qu’un personnage de cinéma existe, qu’il puisse exister hors du scénario, c’est-à-dire lui accorder une deuxième chance qui sera comme son vrai baptème : « parce qu’il n’y a rien de plus universel que la certitude où nous sommes tous, toujours, que nous « ne referions pas les mêmes erreurs (…). Un personnage de cinéma, c’est quelqu’un qui n’appartient jamais à un seul film, qui existe dans d’autres espaces, dans d’autres histoires compossibles ». Il faut qu’il fasse exister un dehors, s’éclipse, revienne, passe sur l’écran comme des nuages aux contours changeants : c’est ce dont le dernier film de Hong Sang-soo offre la preuve éclatante.

Antoine Thirion

1. Yourself and Yours, avec Lee Yoo-Young et Kim Ju-Hyeok
2. La Caméra de Claire, avec Isabelle Huppert, tourné dans les rues de Cannes en mai dernier.
Journal de l’an nouveau, Trafic n°2, P.O.L., Prin

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