SOIRÉE VIDÉOFID DU 15 NOVEMBRE 2016 > retour 
 
 KerkarDjamel.jpg

Entretien avec Djamel Kerkar au sujet de ATLAL paru dans le quotidien du FIDMarseille du 18 juillet 2016

Atlal est votre premier long métrage, pourquoi avoir choisi de filmer à Ouled Allal, en Algérie ?
Ouled Allal est un territoire suspendu, dès qu’on y entre on a l’impression de faire un voyage dans le temps. Mais en même temps, plusieurs strates de l’histoire de l’Algérie se superposent là et cette région est en mutation. Poser ma caméra là-bas est devenu nécessaire parce que les traces d’une guerre s’effacent jour après jour. Il y a aussi des sensations bouleversantes, comme celles de voir des ruines de si près. On peut monter sur une des ruines pour contempler un arbre majestueux qui a su résister à tout, ou pour voir des corps d’hommes qui s’acharnent à reconstruire une maison. C’est d’une beauté terrible. Il s’est joué là une tragédie et des décombres a jailli la pulsion de vie des habitants.

D’où proviennent les images vidéo du prologue du film et quelle valeur ont ces archives ?
Avant de tourner, je savais que je pouvais récupérer des images faites pendant les années du terrorisme, les années 90. Pour presque tout le monde, faire des images est un geste naturel, mais je pensais plus à des photos. Et pendant le tournage, j’apprends qu’un homme mystérieux, un architecte, était venu filmer après la destruction du village. J’ai pu récupérer la bande digitalisée chez un ancien habitant qui refuse d’y revenir. Je considère ces images comme un témoignage important et courageux. Elles racontent tout sans aucune parole.

Atlal nous fait découvrir le village, ses ruines, ses habitants pendant une durée relativement longue avant que la parole advienne, pourquoi ce choix ?
Le mot « atlal » veut dire « ruines » en arabe. C’est aussi une pratique dans la poésie préislamique qui consiste à se tenir face aux ruines, les contempler, pour en faire resurgir des souvenirs, une mémoire. Les Nomades débutaient leurs poèmes, souvent improvisés, avec cette discipline, comme un prélude. Dans cette première partie silencieuse, face aux ruines, le recueillement s’impose. Il y a quelque chose de l’ordre du deuil.

Comment avez-vous rencontré les habitants de cette ville et comment s’est passé le tournage ?
Nous avons passé trois mois au village en travaillant quotidiennement. Parfois de jour, parfois de nuit. J’ai commencé tout seul, puis Bilel Madi, un ami photographe et musicien, m’a rejoint. On était toujours curieux et à l’écoute des habitants ; cette manière d’être nous permettait de découvrir des trajectoires de vie et des manières d’être très différentes. Le film retrace de manière fidèle l’expérience vécue pendant le tournage. Au départ il y a eu ces paysages dramatiques, puis au fur a mesure, des rencontres extraordinaires. Des êtres, et des corps se sont révélés. Puis la parole s’est libérée.

Le film donne la parole à l’ancienne génération qui a connu la guerre d’indépendance et le terrorisme des années 90 et accorde aussi une grande place aux jeunes. Comment avez-vous pensé le projet au niveau de l’écriture ?
Le film n’était pas très écrit. Il y avait des désirs, des intentions qui faisaient office de carte de navigation. Il y avait surtout une urgence, l’urgence de faire des images et des sons. L’écriture s’est faite à mesure que le film prenait forme, selon les rencontres et les imaginaires. Le côté générationnel était évident, il y a des strates historiques portées par des figures. Ce qui importe, c’est la manière avec laquelle chaque génération interagit avec sa mémoire. Ce sont des écritures particulières, intimes et fragiles. Et leur beauté réside dans leurs fragilités. Aucune écriture ne peut anticiper ça. C’était comme un archipel. Nous, on naviguait d’une île à une autre.

Atlal est composé de fragments du quotidien des habitants, de quelques témoignages mais les images de cette ville en ruine ont une importance particulière. Comment avez-vous construit le film au montage ?
Le montage est une écriture mystérieuse qui relève presque de la magie. Le film mêle plusieurs manières d’agencer les plans. D’un coté, il y avait les images comme des « signes » qu’on utilisait non pas pour livrer des informations mais pour construire des sensations. Je traitais ces plans avec musicalité, comme pour un oratorio, et je les liais comme dans un poème. De l’autre côté, il y avait les témoignages qui sont des matériaux très précieux. Le montage n’intervenait que pour les densifier. Parfois, c’était du tourné-monté.

Les plans sont souvent fixes, avec une importance donnée au cadre, de nombreuses séquences de nuit, comment avez-vous travaillé l’image ?
Il n y a aucune règle, aucun système, sauf celui de prendre le temps, de faire, refaire ; de se cogner à des imaginaires, au réel. Aucun personnage n’est filmé de la même manière, à chaque fois une distance et une justesse sont à trouver. Ça fait des ratages et parfois quelque chose jaillit. Il faut travailler et croire.

Comment avez-vous envisagé la dernière séquence des jeunes autour du feu, la nuit ?
La rencontre avec Abdou, Mondhir, Lakhdar était magnifique ! Elle a eu lieu au crépuscule, entre deux temps, deux lumières, comme une invitation pour un autre monde. Pour réinventer le feu. Comme des lucioles dans les nuits obscures, il s’agissait de dire que tous les désespoirs sont permis. Cette longue séquence est une petite trace de ce qu’ils font presque chaque soir, de leurs luttes.

L’évocation de leurs sentiments passe également par les chansons qu’ils chantent ou écoutent à la radio, pourquoi ce parti pris ?
C’était très important que mon imaginaire se mêle à leur imaginaire, et la musique est la brèche qu’ils ouvraient à chaque fois pour des territoires libres. Nous, on voyageait avec eux. La musique qu’ils écoutent, et que j’écoute aussi, est très ancrée dans les années 90. Cheb Hasni, génie du raï assassiné en 1994, a chanté les peines et les espoirs de tout un peuple. Et le rap est l’expression d’une jeunesse algérienne qui a émergé dans la deuxième moitié des années 90 : des groupes comme le Micro Brise le Silence, Intik, Hamma Boys, Art Mur Hostile. Chaque morceau dans le film est comme un poème improvisé et brut, mais en même temps ce sont des émotions pures.

Atlal est-il un film sur la mémoire d’un pays, l’Algérie, et la résilience de son peuple ?
L’Histoire ne s’arrête jamais, Atlal présente les histoires d’un petit territoire au sud d’Alger et de ses habitants. Ce n’est qu’un fragment parmi tant d’autres mais à travers cette tranche de réel, on peut se projeter dans ce qu’ont vécu les Algériens pendant les années 90. Ce qui comptait le plus pour moi, c’était de revenir à l’essentiel, aux histoires personnelles, car la grande Histoire qu’elle soit écrite ou pas, ne les a jamais prises en compte.

Propos recueillis par Olivier Pierre

FaLang translation system by Faboba