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 Marie Helene Rebois

Entretien avec Marie-Hélène Rebois au sujet de DANS LES PAS DE TRISHA BROWN paru dans le quotidien du FIDMarseille du 13 juillet 2016

Dans Ribatz Ribatz ou le grain du temps, il était – déjà - question de la mémoire de (nos) gestes et de renaissance d’une pièce chorégraphique. Dans les pas de Trisha Brown est inscrit dans cette démarche de restauration et de mémoire. Pensez-vous que le fait de filmer, d’archiver en somme, touche la danse à l’endroit de son souvenir ?
Oui bien sûr, en filmant la danse on l’archive, on lui retire son caractère éphémère, unique. La danse se donne à voir à l’instant même où elle disparaît, c’est ça sa grande beauté, son mystère. Sa fragilité mais aussi sa force. Alors est-ce un bon service à lui rendre que de la filmer ? Je n’en suis pas sûre. C’est très délicat. Quand je suis amenée à le faire, je tourne en connaissance de cause en essayant de saisir l’instantanéité et la joie de danser. C’est pourquoi je préfère montrer le chemin de la mémoire des corps, cet incroyable labyrinthe qui permet de retrouver une chorégraphie à moitié perdue, avec son lot d’incertitudes, de tâtonnements, de souvenirs encore vivants plus justes que le résultat escompté, le spectacle. Je montre que la danse est une expérience à vivre, à partager et qu’en cela, elle est toujours vivante. Pour moi la danse c’est la vie dans sa plus forte intensité. Et l’intensité ne facilite pas le souvenir, c’est un peu comme si, par sa force, elle avait brûlé l’instant. Et même, quand elle s’efface, il en reste toujours quelque chose dans le souvenir de ceux qui l’ont dansé.

Vous avez le plus souvent filmé les répétitions de ce ballet en plan séquences. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?
C’est vrai. J’aurais aimé que le film ne soit qu’un seul plan séquence. Parce que je voulais que le spectateur du film soit baigné dans la danse, qu’il retrouve ses sensations de nourrisson dans le liquide amniotique du ventre de sa mère. C’est là qu’il a découvert ses premiers mouvements. Je voulais qu’il découvre la gestuelle de Trisha en suivant le corps des danseuses comme s’il bougeait avec elles pour la première fois immergé dans la danse.

Le travail de transmission passe également par la parole. La parole habite l’image et entre doucement dans les corps des danseurs. Comment avez-vous anticipé vos prises afin de pouvoir filmer cette parole ?
Oui, la parole et la danse marchent souvent de pair dans le travail de la danse, contrairement au lieu commun qui voudrait que les danseurs ne parlent pas ou ne sachent pas parler. La parole des danseurs et des chorégraphes est souvent puissante parce qu’elle est incarnée. Alors quand elle est là, joyeuse au centre du travail de la danse, je la laisse habiter l’image. Les paroles de Lisa entrent dans le corps des danseuses et les hypnotisent pour que puisse advenir la souvenir et la ré-incarnation de sa danse...

L’architecture des lieux et les lieux eux-mêmes sont essentiels dans les créations de Trisha Brown. Comment avez-vous procédé pour trouver la manière de filmer l’Opéra de Paris ?
J’ai imaginé que pendant que les danseuse de l’Opéra répétaient avec Lisa et Carolyn et apprenaient la danse de Trisha Brown dans la salle de répétition puis sur la scène de l’Opéra. Il se passait quelque chose sur les toits et dans les couloirs : comme si l’ombre et le souffle de la chorégraphe s’y déployaient, en ange gardienne de sa danse.

Il ne s’agit pas, dans le film, de donner à voir une chorégraphie mais de la laisser remonter à la surface des corps. De combien de temps de tournage disposiez-vous ?
Je savais que je disposerais de très peu de jours de tournage, j’ai donc consacré beaucoup de temps à la préparation du film : j’ai rencontré Carolyn Lucas et Lisa Kraus, j’ai parlé avec elles, je les ai écoutées. J’ai imaginé à l’avance l’évolution de leur travail. J’ai pu ainsi anticiper et choisir les moments clefs de la transmission. J’avais deux objectifs en tête : comprendre la composition de la pièce Glacial Decoy que je ne voulais pas filmer terminée et bien faire sentir les enjeux de la transmission pour que le style, la gestuelle et les mouvements de Trisha Brown puissent émerger progressivement du corps des danseuses et renaitre.

Propos recueillis par Hyacinthe Pavlidès

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