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Entretien avec Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval au sujet de MATA ATLANTICA paru dans le quotidien du FIDMarseille du 17 juillet 2016

Qu’est-ce qui a motivé ce nouveau projet au Brésil ?
Nous avons découvert le Brésil il y a une quinzaine d’années, lorsqu’on présentait Paria (2000) au festival de São Paulo. Nous avons été dépassés par cette ville aussi grande qu’un pays et attiré par sa démesure. Très vite, nous avons eu envie de la filmer. On ne l’a pas visité, on l’a arpenté sur des kilomètres, et on filmait, les rues, les gens ; certains regardaient dans la caméra et nous parlaient sans qu’on les comprenne. On a souvent été dans le parc du Trianon pour fuir la chaleur. L’été dernier, nous étions invités pour trois semaines, à l’occasion d’une rétrospective. Et un soir, un spectateur nous a raconté comment la sculpture du Faune s’est retrouvée au Trianon.

Mata Atlantica gravite autour de ce parc du Trianon à São Paulo, comment s’est construit le scénario écrit par Elisabeth ?
Ce parc, on l’appelait entre nous « le parc Tourneur ». Il n’est pas très grand, entouré de boulevards, où circule un flot incessant de milliers de voitures. Et pourtant, quand on s’y assoie, il règne sous ses arbres un calme bien étrange, on y entend des cris d’oiseaux, des chants d’insectes, comme si la ville avait tout à coup disparue. Le scénario s’est écrit très rapidement, pendant le tournage et ensuite au montage.

Le personnage de Markus, présent à l’image et narrateur extérieur à la fois, a un statut particulier, pouvez-vous en parler ?
Markus habite le parc depuis toujours. Il était là avant que ses frères ne posent la première pierre de la ville, avant que ses arrière-grands-parents ne coupent les arbres de la forêt. Gardien des lieux, il balaye les feuilles mortes du parc et comprend le langage des arbres. Il habite à l’extérieur de la ville, dans un quartier où les gens ont la peau noire. Markus est celui qui connaît le mieux l’histoire de São Paulo. Il est le narrateur qui veille sur la jeune fille dans le parc. Il est celui qu’on jette en prison. Il fait aussi partie des esprits qui viennent la nuit dormir sous les cartons, le long des grilles du Trianon.

Comme les autres protagonistes, la jeune fille ne semble pas être une actrice professionnelle, mais a une certaine aura, comment l’avez-vous choisie ?
Sofia était assise à côté de son ami Gregorio qui nous avait raconté l’histoire du Faune. Elle était calme, et pourtant dans son regard, ses gestes, sa voix, son désir pour cet homme la rendait magnétique. Elle ne connaissait pas cette histoire, ni la fascination de Gregorio pour le Faune. En regardant Sofia l’écouter, quelque chose du personnage apparaissait. Elle n’est pas actrice, mais sa présence secrète a inspiré la disparition de la jeune fille dans le parc.

Comment avez-vous déterminé les autres personnages qui apparaissent au hasard des déambulations dans le parc, comme la vielle dame mystérieuse par exemple ?
Au CineSesc, où avait lieu la rétrospective, à la sortie de Low Life (2011), Barbara est venue vers nous, avec son regard bleu perçant, nous dire combien elle se sentait proche des jeunes gens du film. Elle qui n’a plus d’âge, comme elle dit. Quand on lui raconte notre projet dans le Trianon, elle nous confie qu’elle s’y promène chaque jour, depuis au moins deux mille ans. Elle nous parlait déjà depuis le film. Une grande partie du travail consiste à s’approcher de ce qui est déjà là, juste sous la surface des apparences.

Mata Atlantica est composé de fragments hétérogènes, comment avez-vous pensé le montage ?
Le montage travaille à faire cohabiter plusieurs narrations et narrateurs en même temps. Sans en privilégier aucun. Des fragments de mondes qui s’attirent et s’entrecroisent, dépassant la linéarité d’un récit. Si au début du film Markus semble être le principal narrateur, le récit de l’amant dit que c’est le Faune. A la fin, dans le calypso que chante la femme dans la rue, l’histoire de Markus devient à la fois fait divers et mythe. Et pour Markus, c’est la forêt Mata Atlantica, celle des ancêtres, des peuples, des animaux, des esprits, tous disparus à jamais, sous la dévorante mégalopole de São Paulo.

On passe de la couleur au noir et blanc, du jour à la nuit, quel était le travail au niveau de l’image ?
Nous choisissons toujours les lieux de tournage pour leurs vibrations physiques. Les atmosphères de ces lieux deviennent la matière des plans. Pas de projecteurs, parfois quelques réflecteurs. Ce qui est intéressant avec la caméra BlackMagic et nos objectifs, c’est que la caméra elle-même devient la surface sensible du film. Elle est à la fois la pellicule et le laboratoire. On filme de manière à capter ces atmosphères. Le montage les assemble en cherchant comment elles peuvent se succéder, se suivre, ou se précéder. Pour les séquences du film inspiré de Quartett, on avait décidé de désaturer l’image comme un corps en train de se vider de son sang. Les dominantes verdâtres évoquent les films de vampire.

À travers Mata Atlantica est évoquée l’histoire du Brésil, les Quilombolas, l’esclavage, ce qui lui donne aussi un écho politique, qu’en pensez-vous ?
Les Quilombolas étaient des esclaves amenés d’Afrique qui s’enfuyaient des plantations pour se réfugier dans la forêt où ils organisaient des communautés de résistance. Dans les pays d’Amériques, la main-d’oeuvre d’origine africaine représente un des plus grand trafic d’esclaves dans l’histoire de la colonisation. Aujourd’hui, partout dans le monde, des transformations irréversibles sont en train de s’opérer. La mondialisation organise à l’échelle du monde entier des nouvelles pratiques de domination coloniale. C’est la sorcellerie capitaliste contemporaine. Comme l’écrit le philosophe africain Achille Mbembe : « L’époque nous force à dormir tout en nous empêchant de rêver. »

Propos recueillis par Olivier Pierre
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