SOIRÉE VIDÉOFID DU 8 MARS 2016 > retour 
 
 SwenDePauw

Entretien avec Swen de Pauw au sujet de LE DIVAN DU MONDE paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2015

Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux consultations du psychiatre Georges Federmann pour votre film Le Divan du monde ?
Son cabinet est un lieu intéressant en terme de cinéma : des beaux personnages avec de bonnes histoires. Et puis je me disais qu’un film au long cours, pas loin de chez moi, dans un lieu unique… ça pouvait se faire.

Comment avez-vous choisi les différents patients à l’image ?
Le choix des patients et des consultations a été long. Certains n’ont été filmés qu’à une ou deux reprises et apparaissent dans le film, alors que d’autres l’ont été des dizaines de fois et n’y sont pas. Nous avons évidemment tenté beaucoup de versions, avec des personnages, des consultations ou des thèmes différents. Jusqu’à la fin, nous avons creusé différentes pistes. Ces personnages étaient les plus aptes à constituer une histoire autonome. Vous traitez des cas de malades français mais aussi de personnes étrangères, « réguliers » ou clandestins, le film prend ainsi une autre dimension. L’un des enjeux était de montrer cette « cohabitation » singulière entre des malades qui vont chez le psychiatre pour trouver des réponses à leur migraine, leur dépression ou leur souffrance au travail, et d’autres qui ont des problématiques bien particulières comme le déracinement, l’exclusion, la solitude, la peur. Sans hiérarchiser, juste en mettant les histoires en perspective. Chacun cherche à aller mieux, simplement.

Quel était le protocole entre vous et eux et le psychiatre Georges Federmann pour le tournage ?
Les patients qui acceptaient d’être filmés pouvaient revenir sur leur décision à n’importe quel moment, en cours ou à la fin du tournage, et je ne pouvais donc plus utiliser leur image. De mon côté, j’avais une seule demande : soit je pouvais filmer toutes leurs consultations, dans les bons comme dans les mauvais jours, soit je ne filmais rien. Par ailleurs, le docteur et les patients me guidaient. Ils se connaissent bien et m’alertaient quand la caméra entravait le déroulement normal de la thérapie, gênait l’un d’entre eux ou modifiait leurs échanges. C’est un vrai personnage de cinéma, sa manière de se mettre en scène avec ses tee-shirts militants, son humour, sa bienveillance. Évidemment, Georges Federmann est un homme et un docteur particulier. Depuis plus de trente ans, il accompagne ses patients. Tout à sa pratique, les frontières restent poreuses entre sa personnalité au travail et en dehors. C’est un homme de culture. Un énorme travailleur. J’aime parfois le voir comme un artiste, il y a un peu de ça aussi, effectivement.

Le film est au service de la parole de ces malades dans un dispositif simple, un huis clos, en son direct, pourquoi ces partis pris ?
Le cinéma direct est celui que j’aime et je ne voulais pas faire le film autrement. Pour moi, c’est un cinéma de la parole avant tout. En ce qui concerne le huis clos, je ne l’ai pas pris à la légère. Derrière son apparente simplicité, c’est un exercice périlleux. Mais c’était surtout un vrai plaisir. Très excitant, avec toujours une idée de défi. Dès le départ, je savais que je ne sortirai pas du bureau, j’en avais l’intime conviction. Mais pour « assurer » et « rassurer », j’ai tourné une année supplémentaire dans les autres pièces du cabinet : la salle d’attente où les patients se côtoient, la cuisine où ils viennent fumer et se servir un café, et le bureau de la secrétaire, soutien précieux du psychiatre. Dès les premières tentatives de montage, dans la construction du film, rester dans le bureau est devenu une évidence.

Il y a une séquence particulière, drôle, où les rôles sont inversés et où la mise en scène du cinéma se révèle, pouvez-vous la commenter ?
Disons que… au départ, je ne voulais pas qu’elle apparaisse dans le film. Elle est, comme vous le dites, révélatrice d’un jeu de rôle cinématographique un peu trop attendu et perceptible à mon goût. Je la trouvais trop « voyante ». C’est logique : c’est la seule qui déstabilise le dispositif, j’avais donc peur qu’elle prenne le pas sur d’autres. C’est l’équipe de production qui m’a encouragé à la conserver. Il faut dire qu’elle a du succès. C’est une scène dont les spectateurs se souviennent et me parlent régulièrement… Elle les rassure aussi sur le personnage.

Le Divan du monde suit une chronologie dans le temps, avec une évolution des parcours des patients qui reviennent, comment avez vous réfléchi au montage ?
Le fait que le film se fasse sur la durée avec des personnages qu’on retrouverait régulièrement, c’était la base. Suivre dans le temps l’évolution des pathologies, des névroses, de la thérapie et du soin, développer la complexité des histoires de vie, c’est le propos du film. Le montage a donné corps à ces évolutions et au fait que certaines maladies n’auront jamais de fin. L’important pour moi n’était pas de montrer des gens qu’on guérit mais qui se battent au quotidien et qu’on accompagne dans leurs combats. Le film interroge aussi la place de la psychiatrie dans notre société et dans le monde, comme le souligne le titre.

Où se trouve le point de rupture entre individuel et collectif dans notre expérience de la psychiatrie aujourd’hui ?
Il est mouvant. Mais des deux côtés du bureau. Le patient, en venant voir son médecin, quitte pour un temps ses stratégies de résistance individuelles pour s’inscrire dans une démarche de groupe. D’abord avec son médecin, qui réfléchit avec lui au meilleur accompagnement possible et ensuite, le cas échéant, avec ses proches, des professionnels de santé, du social, qui l’épauleront. Le docteur, lui, engage sa démarche individuelle de soignant dans un cadre plus large, dans un projet de société. Quel qu’il soit. S’il en appelle parfois à la collectivité, il y contribue aussi avec son expérience, en tant qu’interlocuteur privilégié sur le terrain. Il élabore, avec l’aide de ses patients, des réponses à destination du collectif. Chacun soutient l’autre. Et tient.

Propos recueillis par Olivier Pierre
FaLang translation system by Faboba