SOIRÉE VIDÉOFID DU 8 FÉVRIER 2016 > retour 
 
 Richard Brouillette

Entretien avec Richard Brouillette au sujet de ONCLE BERNARD – L’ANTI LEÇON D’ÉCONOMIE paru dans le quotidien du FIDMarseille du 1er juillet 2015

Pouvez-vous retracer rapidement le cadre général du projet de L’Encerclement, à l’occasion duquel vous avez tourné ces images ?
L’Encerclement est un documentaire sur l’idéologie néolibérale qui laisse la parole à 13 intellectuels de renom, dont Oncle Bernard. Les intervenants s’y expriment librement sur la durée pour aller au bout de leurs idées – ce qui m’apparaît tout naturel, puisque c’est un film sur une idéologie. Il était pour moi hors de question d’entraver cette parole ou de la conformer au moule télévisuel habituel en lui insufflant un dynamisme artificiel à travers un montage rapide, en lui donnant un air fallacieux d’objectivité ou en éludant les sujets complexes. Je ne voulais pas non plus utiliser trop de lubrifiant visuel, comme des images d’archives ou illustratives qui auraient compromis la cohésion du film et qui auraient teinté les interventions des participants du film. Je n’en ai fait usage que lorsque cela s’avérait absolument nécessaire. À mes yeux, il était primordial que la parole pénétrante et captivante de ces penseurs puisse avoir toute la place à l’écran et que le public puisse se laisser aller, comme moi, à la fascination de l’écouter. Oncle Bernard – L’anti-leçon d’économie repose essentiellement sur les mêmes principes : laisser toute la place à la parole de Bernard Maris, qui peut s’exprimer librement sans se faire couper la parole à tout bout de champ, pas de lubrifiant visuel, etc. Par contre, L’antileçon d’économie, dévoile également ce qui, en quelque sorte, dépasse du cadre, c’est-à-dire le dispositif cinématographique lui-même (claquettes, fins de bobine, problèmes avec les bruits ambiants, etc.), les discussions entre l’équipe québécoise et Bernard Maris, la présence d’autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo, etc., alors que dans L’Encerclement, on n’entend pas même mes questions. Cette mise à nu du processus du tournage est importante pour moi dans ce film hommage, car elle nous révèle davantage la belle humanité et la grande générosité de Bernard Maris, de même que l’esprit de camaraderie qui s’était installé entre l’équipe et lui.

Pourquoi le choix du noir et blanc ?
D’abord, je trouve ça beau. J’ai toujours aimé le noir et blanc, en particulier celui des pellicules Double-X et Tri-X de Kodak (le film fut tourné sur Double-X). Aussi, j’avais un grand désir de sobriété de façon à mettre à l’avant-plan les idées et la parole des intervenants et le noir et blanc se prêtait admirablement bien à cette envie de dépouillement de l’image. Ensuite, parce que, à tort ou à raison, j’avais l’impression que le noir et blanc conférerait une sorte d’intemporalité à L’Encerclement, que je comptais tourner sur plusieurs années et, qui plus est, sur un sujet (le néolibéralisme) qui promettait de s’installer durablement. Enfin, il y avait une raison bêtement budgétaire : la pellicule noir et blanc coûte deux fois moins cher que la pellicule couleur…

Comment, à l’époque, aviez-vous choisi ou écarté, ce qui constitue la partie consacrée à Bernard Maris ?
Évidemment, lorsqu’on construit un documentaire, on met en place une structure de montage de laquelle on devient, d’une certaine façon, prisonnier. Dans le cas de L’Encerclement, c’est une structure thématique. Le film est divisé en dix chapitres et deux grandes parties. Il y avait donc des sujets abordés par Bernard Maris, comme par d’autres intervenants, qui ne cadraient pas avec la logique mise en place par cette structure. Et puis, il y avait la question de la durée du film. Le dernier plan que j’ai retiré du montage, c’est un plan formidable d’Oncle Bernard qui parle des fonds de pension. Il fait environ sept minutes, mais quand le film en dure déjà 160, il faut faire des choix, même à contre cœur.

Pourquoi avoir tourné dans les locaux de Charlie à cette époque ?  Son choix ?  Le côté pratique ?
 J’ai essayé, le plus possible, de filmer les intervenants dans leur milieu de travail. C’est même une décision que j’avais prise bien avant de commencer le tournage du film. Je me souviens d’avoir illustré mon projet de photographies prises dans les bureaux de Chomsky et Ramonet, avec plus ou moins les mêmes piles de livres et de papiers qu’on peut voir, au final, dans L’Encerclement. J’avais aussi décidé de filmer le quotidien de Charlie et du Monde diplomatique, auxquels j’ai consacrés deux après-midis de tournage, dans la plus pure tradition du cinéma direct. Je comptais intercaler ces images avec les séquences d’entrevues de L’Encerclement, mais finalement j’y ai renoncé pour ne pas rompre la cohésion du film. Je crois bon de souligner, d’ailleurs, qu’au même moment où j’ai décidé de faire L’anti-leçon d’économie, j’ai également décidé de faire un film avec le matériel tourné à Charlie, lors du bouclage du numéro 404, en guise d’hommage à l’équipe. Mais, en fin de compte, je me suis rendu compte que la situation était extrêmement délicate (entre autres, des membres de la rédaction ne veulent plus être vus en public – ce qui est tout à fait compréhensible) et qu’il valait mieux ne pas diffuser ce matériel, du moins pas avant quelques années.

Est-ce pour lui rendre hommage que vous avez décidé de revenir sur l’ensemble des images alors filmées ?
Effectivement, c’était une façon pour moi de rendre hommage à cet homme hors du commun. C’était aussi, et surtout, une façon de continuer à diffuser sa parole riche et lumineuse, de la pérenniser.

Avec quels moyens techniques avez-vous tourné ces images ?
Le film a été tourné sur pellicule 16mm Kodak Double-X (200 ASA tungstène, 250 ASA lumière du jour), avec une caméra Aaton LTR qui nous avait été prêtée fort généreusement par la compagnie de M. Beauviala, grâce à Danys Bruyère. Nous avons été chercher la caméra à Grenoble !

Propos recueillis par Elizabeth Wozniak.
FaLang translation system by Faboba