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 GaelLepingle

Entretien avec Gaël Lépingle au sujet de UNE JOLIE VALLÉE paru dans le quotidien du FIDMarseille du 1er juillet 2015

La prisonnière du pont aux Dions (FID 2006) se situait dans le Loiret, Julien (FID 2010) dans la Beauce. Pourquoi ce mouvement géographique dans le Tarn ?
Depuis presque vingt ans j’écris des livrets d’opéras pour choeurs dont Julien Joubert compose ensuite la musique. Ce sont des commandes d’associations, de l’éducation nationale, de Radio France, ou aussi de l’Académie musicale de Villecroze, laquelle nous a commandé l’adaptation des Trois Mousquetaires, qui a ensuite été jouée dans différentes structures en France. Il arrive que celles-ci fassent aussi appel à moi pour la mise en scène : ce fut le cas pour les choeurs des Sittelles, dans le Tarn. Mais là j’ai très vite senti qu’il se passait quelque chose d’assez unique avec les gens. Quand Julien Joubert est arrivé dans le village pour assister aux répétitions, il m’a immédiatement proposé d’en tirer un film, qu’il financerait à travers son association La Musique de Léonie. Ça m’a donné une impulsion incroyable : j’avais carte blanche, pas de dossier à écrire, de commission à attendre, et je connaissais bien les gens, qui me faisaient confiance. C’est un film qui est arrivé comme ça, sans préméditation, dégagé de tout un surmoi souvent encombrant quand on se lance (moi du moins !) dans un projet. Et surtout, c’est une proposition qui est tombée pile à un endroit qui me questionne : un rapport au geste et à l’action à la fois simple et originel, qui vient du cinéma classique où il y a moins un sujet à traiter, un discours à tenir, que des choses à montrer précisément, par la mise en scène.

Intérieurs pavillonnaires, ruines médiévales... Comment s’est fait le choix des lieux et des situations ?
On tournait sur les week-ends, ou selon les disponibilités de chacun. La chef de choeur, Corinne Barrère, centralisait les informations et en fonction j’imaginais des configurations à tant ou tant de personnages, chez eux, dans la rue, en salle de répétition, costumés ou non… C’est devenu un jeu avec les contraintes. Il fallait souvent réinventer la mise en scène auparavant travaillée pour les représentations théâtrales, l’adapter aux nécessités du décor et du découpage. Mais la pièce s’y prêtait parfaitement car l’instance d’énonciation change presque à chaque scène : récit indirect, dialogues, grand choral, etc. Même chose au niveau du son : il y a des scènes chantées en son direct avec accompagnement en direct ou bien sortant d’une enceinte, des scènes en playback, d’autres encore qui mélangent les deux. Toujours se donner une nouvelle règle du jeu, ça donnait un côté très libérateur. Ça m’a permis, aussi, de me défaire d’une posture autoritaire d’auteur qui me pesait un peu dans certains de mes précédents films. J’étais seul à la caméra et en plus il fallait que je les dirige, je courais souvent dans tous les sens, je dépensais autant d’énergie qu’eux : il y avait un artisanat à tous les niveaux.

Deux scènes ne relèvent pas de la trame narrative chantée, notamment quand des protagonistes évoquent en parlant le roman de Dumas. Quel rôle jouent-elle pour vous ?
J’avais besoin qu’il y ait quand même une parole documentaire, et qu’on s’arrête pour reprendre son souffle. Et puis quand ils parlent, aucun n’ayant lu le roman, on voit bien comment Dumas s’est fondu dans l’air, dans l’imaginaire. Mais pour le reste, le choix fondamental ça a été de suivre obstinément le fil de l’intrigue, que le récit soit de leur côté, les aide à raconter cette histoire de collier volé et de mousquetaires… à condition de ne pas se mentir sur la distance forcée induite par leur amateurisme, et de faire des choix de mise en scène propres à accueillir la spécificité documentaire de ce régime de représentation. Cette condition, je ne l’ai pas comprise tout de suite. Une des premières scènes tournées, celle avec les enfants, était conçue pour « faire fiction » en collant à l’action avec décor extérieur splendide au pied d’un vieux pont d’époque : ce fut une catastrophe, on ne croyait à rien. Heureusement pour moi il y a eu trois tournages, en juin, septembre et octobre derniers, ce qui m’a permis d’ajuster mes idées progressivement.

Quelques personnages reviennent, mais le personnage principal semble être le groupe. Comment cela s’est-il dessiné ?
La pièce comprend un choeur et des rôles de solistes, cela dessinait déjà une répartition. Mais je voulais aussi rebattre les cartes : il y a des visages qu’on retient, une sorte de circulation aléatoire. C’est amusant quand on revoit le film, on réalise que l’institutrice qui joue Milady est là dès le départ dans le choeur, par exemple, mais dès la première vision il y a ce jeu de retrouvailles au gré des plans. Et c’est toujours dans une articulation à la communauté, qui est à la fois homogène – blanche, semi-rurale – et à la fois n’existe vraiment en tant que telle que dans sa croyance à une fiction. C’est ce que dit Milady, « on ne se connaît pas vraiment en dehors du choeur ». Ça devient une vraie question de cinéma : il ne s’agit pas seulement de filmer des gens qui font des choses ensemble (ce qui est déjà pas mal aujourd’hui !), mais qui se constituent comme groupe à travers une forme. C’est une réinvention de soi. Là, on peut restituer quelque chose, faire ressortir le jeu de contamination avec le quotidien, la façon indécidable dont notre vie est tissée d’imaginaires, que ce soit l’enfance, le paysage, l’héritage patrimonial, le cinéma d’aventures… C’est par là, aussi, qu’on peut attraper quelque chose de la classe moyenne, qui est une sorte de sujet fuyant : souvent trop moyenne pour cristalliser efficacement les paradoxes de notre société, mais suffisamment moyenne pour occuper l’horizon du JT de 13 heures, qui se l’est approprié au point d’en donner une vision quasi exclusive. Il me semble qu’il y a là un déficit de représentation assez parlant : on ne sait jamais par quel bout prendre ce qui tient lieu de milieu !

Vous prenez le parti du décalage par la musique. Peut-on parler de comédie musicale ? Son actualité selon vous ?
Le chant exige une précision technique qu’on ne s’attend pas forcément à trouver chez des amateurs. Ça les expose davantage, mais justement ça rend les imperfections plus touchantes. Et il y a une énergie immédiate, c’était important car le film est assez découpé et ils n’avaient pas l’habitude. Je venais de terminer un court métrage de fiction, La Nuit tombée, qui est aussi chanté mais sur un mode très mélancolique : là, c’était une revanche l’occasion de faire un film enfin lumineux, joyeux, léger. On peut parler de comédie musicale mais c’est un genre qui a été tellement récupéré par la publicité, qui vend facticement la réconciliation et l’unanimisme… Le collectif ça n’est pas ça, c’est une articulation complexe entre l’individu et le groupe, ça n’est jamais figé.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff.
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