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Entretien avec Hassen Ferhani au sujet de DANS MA TETE UN ROND-POINT paru dans le quotidien du FIDMarseille du 3 juillet 2015

Comme l’évoque le titre, Dans ma tête un rond-point explore divers sujets autour de l’Algérie aujourd’hui. Quel était le projet initial ?
Je suis tombé sur un article consacré au projet de restructuration du quartier de Oued Kniss, là où se trouvent les Abattoirs. On doit y bâtir les nouveaux sièges des deux chambres parlementaires, avec une marina un peu plus loin… Ce quartier d’Alger est mythique, chargé d’histoire. Des dizaines de restaurants à brochettes créaient une grande animation ; ils ont déjà été détruits. Mais le projet de démolition totale a été ajourné en attendant la construction d’un nouvel abattoir en périphérie. J’ai eu comme un déclic, une intuition. Mais, tout de suite, j’ai su que ce n’était pas la destruction que je voulais raconter. Je voulais filmer des vies, celles que voudraient bien me confier les travailleurs des abattoirs. Je voulais faire un film avec eux et non sur eux.

Vous avez une certaine familiarité avec les protagonistes du film avec qui vous discutez parfois hors-champ. Comment les avez-vous choisis et dirigés ?
Djamel Kerkar, un ami réalisateur, s’est occupé du son. Cela nous a permis de nous adapter au rythme des ouvriers, de nous donner le temps de nous promener comme des photographes et de nous arrêter là où on en avait envie, sans chercher au départ à choisir les protagonistes. On a parlé avec beaucoup de personnes, la plupart du temps sans filmer. Je voulais qu’ils me voient travailler, tout comme moi je les regardais exécuter leurs tâches quotidiennes. Je leur ai expliqué mon projet dans ses grandes lignes, ensuite j’ai cherché à me faire oublier. Pas à disparaître, mais à faire partie de leur quotidien. Au fil des discussions, les principaux protagonistes se sont affirmés. Certains se sont tout de suite emparés du film. Pour d’autres, cela a pris plus de temps... Il devait y avoir une réciprocité, de la curiosité, un partage et un respect du travail de chacun. Donc, je ne les ai pas dirigés. Ce sont eux souvent qui nous ont dirigés.

Dans un même lieu, cet abattoir, on équarrit des vaches, on applaudit un match de foot, on parle d’amour ou de politique. Ce mélange des genres était déjà écrit ?
Oui, dès le départ, je voulais qu’on ressente l’étendue des rapports sociaux et humains entre ces hommes dans ce quasi huis clos, leur communauté mais aussi leurs solitudes. M’intéresser au temps, à leurs efforts, aux moments de pauses. Aux réflexions, aux rires, aux délires et aux tristesses qui les habitent. C’est dans les coulisses du travail qu’on peut avoir accès aux êtres et aux histoires. Il faut dire que beaucoup des travailleurs habitent aux abattoirs. Certains n’en sortent presque pas, sauf pour des courses rapides dans le quartier.

Dans ma tête un rond-point est composé de plusieurs scènes, apparemment hétérogènes. Comment l’avezvous construit au montage ?
Le montage devait être à l’image du tournage : dans la même journée, nous passions d’un personnage à l’autre, d’une histoire à une autre. J’ai aussi voulu donner un rythme proche de celui du raï, cette musique qu’ils écoutent en permanence, avec ses crescendos et ses decrescendos. On passe d’un sujet à l’autre sans transition, sans peur des contradictions. On passe du romantisme au pragmatisme, de l’optimisme au pessimisme sans se soucier de logique, ni de progression narrative. Exactement comme ils vivent leurs moments et leurs discussions.

Dans ma tête un rond-point se déroule essentiellement la nuit. La lumière et les couleurs fantastiques, dans les séquences des abattoirs surtout, apportent une certaine distance était-ce recherché ?
Le jour est consacré à la vente. Les clients arrivent, bouchers, distributeurs… La nuit est à la fois un temps de pause pour certains travailleurs et en partie de travail pour d’autres. Les salles d’abattage sont actives avant l’aurore. La nuit est un espace temporel où l’on se livre davantage. On regarde la télé, on écoute de la musique, on discute, on se confie. Et c’est un moment où les travailleurs des Abattoirs se retrouvent entre eux. Les lumières et les couleurs sont très particulières, les sources sont différentes, il y a des lampadaires anciens, des néons d’aujourd’hui, ces mélanges donnent cette lumière proche du fantastique.

Plans fixes, cadres composés, jeux sur la profondeur de champ, comment avez-vous travaillé l’image ?
J’ai cherché à trouver la juste distance entre la caméra et les personnages. Assez près pour saisir leur intimité, assez loin pour les filmer dans leur environnement immédiat et respecter leur solitude. Je voulais que la caméra se fasse oublier sans pour autant se cacher. Il fallait qu’ils l’acceptent et qu’elle ne s’impose pas à eux. Ils ont pris le film en main si je puis dire, au point où vers la fin, un des personnages s’inquiète de savoir quel sera son titre et me fait même des propositions. Quant à la composition des images, je reste assez proche de l’approche photographique. J’établis mon cadre, je patiente, je guette les surgissements.

Poèmes populaires, évocation du printemps arabe ou des haragas, le film a une résonance sociale et politique évidente.
Je me suis interdit d’orienter mes personnages, de chercher un sujet plutôt qu’un autre. Je voulais découvrir ces hommes au plus près de leur réalité. Ils communiquent beaucoup entre eux. Leur besoin d’échanges est immense. A plus forte raison dans ce milieu où l’on travaille dur et où la parole est à la fois un soutien et un exutoire. Les gens que je filme sont en première ligne des bouleversements que connaît le pays, ils peuvent être touchés très directement par ces questions. Mais ce n’est qu’une partie de l’ensemble des sujets abordés, y compris les plus intimes. Car, si les Algériens aiment parler comme je vous le disais, ils rechignent à parler d’eux. Ils ont une pudeur très forte et il leur est plus facile de parler politique que de leur vie personnelle.

Propos recueillis par Olivier Pierre
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