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Boone Nicolas

Entretien avec Nicolas Boone au sujet de HILLBROW paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2014

Vous aviez déjà tourné en Afrique du Sud en 2012, à Soweto, pour Kliptown Spring, ce film se déroule à Johannesburg, qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette ville et ce quartier en particulier, Hillbrow ?
En septembre 2012, j’ai été invité pour un workshop par Eat My Dust, un atelier cinéma pour les jeunes basé dans le township de Kliptown, à Soweto. Avec eux, j’ai choisi de travailler sur le plan-séquence. Nous en avons regardé et analysé plusieurs, au cinéma et dans l’art contemporain. Puis nous sommes passés à la pratique en réalisant un plan de sept minutes dans lequel nous avons cherché à synthétiser et intensifier la vie du quartier. Pour le réaliser, nous avons fait appel à un steadycamer, Chris Vermaak. Rencontre décisive pour la suite. Pendant ce premier séjour, j’ai eu le temps de découvrir d’autres quartiers de Johannesburg. J’ai marché une journée dans Hillbrow et ai senti un potentiel cinématographique : la structure labyrinthique et la densité du lieu m’ont inspiré. Construit sur le flan d’une colline, d’où son nom, Hillbrow était dans les années 60 et 70 un centre actif. Depuis les années 90, des migrants sont venus en masse de toute l’Afrique, différentes mafias se sont installées pour contrôler le quartier et les plus riches sont partis. La violence entre par toutes les portes, les immeubles et les anciennes villas sont squattés. La situation est trash.

Quelle était la base du scénario ?
Il y a quelques années, j’ai découvert Elephant d’Alan Clarke, tourné en 1989. En me baladant dans Johannesburg, j’ai repensé à la structure formelle de ce film : des parcours qui suivent des personnages, mis bout à bout. En novembre 2013, lorsque je suis retourné à Hillbrow faire des repérages, j’ai marché pendant quinze jours avec des jeunes d’un club photo qui s’appelle I Was Shot. Ils m’ont guidé à travers le quartier, sur les toits, dans les squats, les appartements, les night-clubs... J’ai commencé à rencontrer beaucoup d’habitants qui m’ont parlé de leur quotidien. Très souvent, cela devenait des récits d’agression. Je m’en suis inspiré pour écrire les scènes du film, mais aussi avec la volonté, comme pour Kliptown Spring, de tourner une fiction dans le réel. Le film propose aussi une traversée de l’espace du quartier ?
 Oui, une vision transversale même. Chaque plan trace une ligne et le tout finit par former un portrait, voire une empreinte du quartier. Les lignes suivent les reliefs, les accidents du terrain et les niveaux d’architecture : des courbes, des couloirs, des escaliers, dessinant tantôt une spirale anamorphosée, tantôt des zigzags. Le film monte et descend sans cesse. Franchissant des barricades, des barbelés, jusqu’à pénétrer l’intimité des lieux, ces déplacements transgressent les limites pour trouver le centre de gravité de ce paysage.

Comme dans Kliptown Spring, vous avez choisi le plan-séquence pour ce film.
Je voulais retravailler avec Chris Vermaak, le chef-opérateur qui avait filmé Kliptown Spring. Dans l’action du tournage, il a une très bonne intuition et fait toujours les bons choix de cadrage. Déjà dans l’un de mes précédents films, Les Dépossédés (2013), deux des chapitres étaient des plans-séquences. Pour moi, c’est un moyen d’évacuer le problème du montage, et de penser l’intégralité du rythme de chaque plan avant de tourner. Et j’aime quand le tournage devient une performance. Il devient alors le vrai moment du film et tous ceux qui y participent en portent la responsabilité. Cela me ramène à mes premiers films qui n’étaient que des tournages.

Hillbrow est composé de dix plans-séquences, comment avez-vous pensé la construction du film ?
En tournant dix plans, je voulais voir dix lieux pour obtenir dix moments vraiment différents et en montrer le plus possible, des toits jusqu’au fond des parkings, d’une infrastructure sportive à un cinéma, des squats les plus insalubres à une épicerie, chaque plan est un déplacement géographique. Chaque séquence commence et finit par un plan fixe, ce qui nous a permis de chercher Philippe Rouy et moi, lors du montage, la meilleure combinaison. C’est-àdire trouver les bons raccords entre les plans et donner du sens à la structure globale. Finalement, l’ordre des plans est organisé selon la temporalité d’une journée : le film s’ouvre avec le soleil au zénith, puis avance vers la nuit et finit avec la lumière du petit matin.

Comment avez-vous travaillé avec les habitants du quartier, les acteurs ?
A Johannesburg, j’ai rencontré Marcus Mabusela qui monte des pièces de théâtre avec des junkies et prostitués de Hillbrow, il est devenu l’un des fixeurs (guide pour aborder le quartier) du film. Avec lui, j’ai visité la maison squattée du film et rencontré ses habitants. Ils m’ont raconté leur histoire : les années de prison suite à des attaques à main armée, les passes nocturnes dans les ruelles, la drogue... Quand je leur ai proposé de tourner dans mon film, ça leur a beaucoup plu. Dans ce quartier, même les plus pauvres sont toujours hyper sapés, ils soignent leur image et donnent l’impression d’être tout le temps en représentation. Rapidement, j’ai fait le choix de ne pas les diriger. Moins je leur en disais, mieux c’était. Le scénario ne comportait aucun dialogue, mais ils se sont mis à parler spontanément, c’était bien.

La mise en place des plans-séquences a nécessité quels moyens ?
Pendant le tournage, si l’on ne compte que l’équipe technique, nous étions dix : le cameraman, le pointeur, un machiniste, l’ingénieur son, un perchman, deux bad boys (fournis par la mafia qui s’occupe de la sécurité du quartier), deux fixeurs, Romain Flizot, mon fidèle assistant, et moi. Pour chaque plan, nous faisions deux ou trois prises, en faisant au mieux pour qu’à chaque fois la première soit la bonne ! Nous ne pouvions pas enchaîner les prises, parce que le travail de Chris est très physique, et je ne peux pas demander aux acteurs de refaire une scène indéfiniment comme dans le cinéma plus classique. Souvent, plus ils refont, plus ils surjouent et s’éloignent dans le burlesque. Le tournage a duré cinq jours, deux plans par jour.

Au niveau du son, quels étaient les choix ?
Nous avons tenté d’être au plus près des sons de la ville et des acteurs. Techniquement, nous avions un micro perché, plus quelques micros HF (microscravates) posés sur les acteurs, pour capter leur souffle et leurs mots. Ensuite, Thomas Fourel a réalisé le montage et le mixage son avec les différentes sources. Il a enregistré à Paris les sons manquants, pour rendre l’image plus lisible, plus limpide, un peu comme une rivière.

Propos recueillis par Olivier Pierre

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