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Entretien avec Christine Baudillon et François Lagarde au sujet de PHILIPPE LACOUE-LABARTHE, ALTUS paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2013

Vos films sont toujours des portraits : d'artistes, de penseurs, de musiciens. Comment est née cette vocation à l'exercice d'admiration ?
L'un et l'autre sommes photographes au départ et le portrait a toujours été notre sujet de prédilection. François depuis fort longtemps photographie ses amis écrivains et artistes et s'est toujours arrangé, en tant que photographe éditeur, pour rencontrer les auteurs qu'il admirait, comme Albert Hofmann, Ernst Jünger, Denis Roche, Brion Gysin, William S. Burroughs… Dans ses films, François réalise surtout des portraits de philosophes, le dernier étant celui sur Gilbert Simondon (FID 2012). Le prochain concerne le philosophe Alexandre Kojève et de mon côté j'ai consacré plusieurs films à des musiciens ancrés dans l'improvisation libre.

Comment s'est faite la rencontre avec Philippe Lacoue-Labarthe en particulier ?
François connaissait Philippe par l'intermédiaire de Roger Laporte dont il était très proche, écrivain important, ami de Blanchot et de Derrida [Le film Roger Laporte la clairière et le refuge, leçons sur Heidegger de François Lagarde et Christine Baudillon, a été présenté au FID en 2011]. Étant donné que Roger Laporte vivait dans le sud, et a longtemps enseigné la philosophie à Montpellier et que Lacoue y descendait quelques fois pour des raisons de santé, nous avons fait sa connaissance. Mais c'est en 2000 que notre amitié a commencé. Lorsque Mathilde Monnier, chorégraphe et directrice du Centre Chorégraphique National de Montpellier a invité Lacoue à « offrir quelque chose », puisque le projet de Mathilde était d'ouvrir le Centre Chorégraphique autour de la notion de « potlatch ». Lacoue a aussitôt eu l'idée d'un film. Le don d'un poème à travers un film. Je trouve l'idée magnifique. Seulement Lacoue avait besoin d'un autre ou d'une autre pour réaliser ce film et c'est à cette occasion que j'ai vraiment fait sa connaissance. Mathilde a provoqué la rencontre autour d'une table, un après-midi et j'ai aussitôt dit oui. Il y a donc eu Andenken, je pense à vous, ce film de 14 minutes qui est un hommage au poème Andenken de Hölderlin écrit entre 1803-1805 après un séjour à Bordeaux (FID 2010). Et d'ailleurs dans ce portrait Altus de Philippe Lacoue-Labarthe, nous avons finalement le contre-champ du film Andenken, je pense à vous, puisqu'on y voit Lacoue lisant le poème lors de la projection de l'avant-première du film en ouverture de l'événement « Potlatch- dérives ». Voilà l'histoire et depuis ce film, une amitié nous liait et nous a liée jusqu'à son départ en 2007. Nous avions le projet de réaliser un film adapté de la nouvelle Lenz de Büchner dont nous avions écrit ensemble le scénario. Ce texte écrit en 1835 est d'une modernité stupéfiante et d'une beauté incomparable. Les premières pages sont lues ici par Jean-Christophe Bailly qui devait être la voix off du film. Une voix et un rythme bien particuliers. C'est un chant. L'idée de Lacoue était évidemment de transposer la nouvelle dans notre temps. Lacoue était sans aucun doute un grand directeur d'acteurs et un dramaturge exceptionnel. Il aurait pu faire du cinéma.

Ce film a presque une nature d'archive puisque ce projet s'est construit en complicité étroite avec le portraituré disparu désormais. Pouvez-vous en retracer les "stations" et la chronologie ?
Oui tout à fait puisque nous avons tourné ces images en 2001, six ans avant la mort de Philippe. Étant donné que Philippe faisait de longs séjours à Montpellier et puis pour finir a vécu chez nous durant presque trois ans, nous avions là une belle occasion de le filmer ! Au départ François avait l'idée de filmer les lieux où avaient été écrits les grands textes de philosophie. Iena pour Hegel, Genève pour Rousseau, Sils-Maria pour Nietzsche etc. Avec une lecture en voix off d'un texte par un écrivain. On en parle un jour à Lacoue qui trouve l'idée intéressante et puis finalement nous avons décidé de faire ce « voyage visionnaire », durant le fameux été caniculaire de 2001. Nous sommes partis un matin très tôt avec notre barda de modestes cinéastes sur le toit de la voiture, Lacoue à l'arrière, clopant tout le long, les vitres baissées tellement il faisait chaud ! Tous les trois sur les routes de la philosophie. Lacoue, en protagoniste principal, « habité » par la pensée et la littérature et nous deux nous tenant derrière, avec nos petits moyens, une caméra DV XL1, un pied, une perche et un très mauvais micro, en tout cas absolument non adapté à la situation, puisque le vendeur nous avait vendu un micro pour instrument de percussion donc très peu sensible à la voix. Mais nous avons continué à tourner malgré ces imperfections et avons décidé l'année dernière de monter ces images et d’en proposer un film. Lacoue-Labarthe y apparaît d'une manière lumineuse, esprit vif doté d'une acuité phénoménale, un sens de l'humour extraordinaire et une émotion bouleversante. On y entend la diction de Lacoue-Labarthe qui était profondément musicale, un sens du rythme, de la syncope et du silence.

Vos choix au montage de mélanger plusieurs sources - mais souvent liées à la "prise de parole" - pouvez-vous en dire quelques mots ?
La parole, oui absolument. L'oralité chère à Lacoue- Labarthe. « La littérature est orale » disait-il. Il n'aura pas cessé de penser l'oralité du texte. « Phrase, ce qui se prononce en moi, loin, ailleurs, presque dehors ». Je dirais que ces quelques mots contiennent toute la pensée de Philippe. À savoir la littérature, la langue, le chant, les muses, la musique. La littérature comme tentation de restituer cette phrase « toujours déjà entendue » disait- il. Donc filmer et entendre la parole de Lacoue-Labarthe est le sujet même du film et bien évidemment de toutes les manières possibles : au téléphone nous dictant le texte Altus qu'il venait tout juste d'écrire en vue de ce film ; filmé lors de lectures à voix haute d'ouvrages importants qu'il affectionnait et sur les lieux où ont été écrits les textes ; frontal lors d'un exposé du livre qu'il est en train d'écrire sur Rousseau, Poétique de l'histoire ; en voix off lisant des passages des écrits de Nietzsche. Dès les premières images, c'est la voix de Lacoue qui nous guide et ceci jusqu'au bout. On pourrait même dire que les premières minutes du film révèlent l'anatomie d'une écriture, puisque Philippe dicte aussi la ponctuation du texte. Texte, oralité, diction et rythme, souffle et silence. C'est Lacoue- Labarthe, c'est comme s'il se présentait. Le cinéma permet cela, image et son, montage et musique, mouvement ou fixité immuable d'un plan, il est l'art du temps et respecte le fleuve d'un texte, son écoulement dans la voix qui le porte.

Les aspects burlesques par moments : tourner le dos à la pose ?
Lacoue avait beaucoup d'humour. Il s'est lui-même mis en scène et de cette manière, lors d'une improvisation totale, pour cette séquence au pied du « rocher de l'éternel retour ». Et oui bien sûr, il voulait tourner le dos à la pose, celle de l'écrivain, du philosophe ou du poète. La pose et la posture. Il avait une profonde aversion pour ça. Il refusait totalement le titre de philosophe et encore moins celui de poète. Je crois qu'au contraire il voulait dé-poétiser le poème. Ici le burlesque quant au texte de Nietzsche est surprenant. Le texte est vivant, nous suivons les allers et retours de la pensée en acte. Nous comprenons que l'écriture, la littérature comme disait Nietzsche, ce n'est pas la fixité derrière une table, mais aussi la marche. La pensée en marche. Philippe a tout à coup des allures de Monsieur Hulot, mais sans accessoire, ni chapeau, juste le port du noir, « noir comme mon âme » disait-il. Ce qui en fait un personnage presque intemporel. Avec cette séquence nous passons soudain du côté de la fiction, nous quittons Lacoue- Labarthe écrivain et nous le découvrons acteur de cinéma.

Propos recueillis par Nicolas Wozniak

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