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Entretien avec Mati Diop au sujet de MILLE SOLEILS paru dans le quotidien du FIDMarseille du 6 juillet 2013

Mille Soleils est un projet qui vous est cher, commencé en 2008, quelle est sa genèse ?
C’est un projet qui vient de loin. Tout est parti d’une discussion avec mon père autour de mon oncle Djibril et de ses films, à un moment où je m’interrogeais beaucoup sur la place qu’occupait le cinéma dans ma vie et celle de ma famille. C’est à travers les révélations qu’il m’a faite sur Touki Bouki que j’ai compris que ce film, c’était toute notre histoire.

Pourquoi poursuivre l’aventure dans Mille Soleils ?
Le désir d’un film s’est enclenché lorsque j’ai découvert l’histoire des acteurs de Touki Bouki, Magaye et Myriam Niang. Ils ont en fait poursuivi l’exacte trajectoire de leurs personnages fictifs. Tout comme dans la fiction, Magaye n’a jamais quitté Dakar et Myriam l’a quitté pour un exil de l’extrême.

Le scénario s’est donc construit autour des deux héros du film de Djibril Diop Mambety ?
Oui, ils sont au coeur du récit. À l’origine, il y avait ces deux amants, quarante ans après Touki Bouki, qui se retrouvent le temps d’une conversation téléphonique entre Dakar et l’Alaska. Cela tenait en quelques lignes. C’est l’image fondatrice du projet et ses réalités étaient multiples et enchevêtrées. Il y avait la fiction de Touki Bouki, celle de leur vie réelle et mes propres projections fictionnelles. Le scénario s’est construit en deux temps. C’était comme démêler et redéployer des images après leur collision.

Touki Bouki n’est pas montré comme une archive du cinéma mais existe dans Mille Soleils avec cette projection publique, pour quelles raisons ?
 J’ai voulu confronter Touki Bouki au présent et à un public d’aujourd’hui. Filmer Magaye face au film, à lui-même et à son amour de jeunesse. Le film agit sur lui comme un fantôme qui ressurgit du passé, comme une machine à remonter le temps.

Le film confronte également la jeunesse sénégalaise d’hier et d’aujourd’hui, notamment dans la séquence du taxi.
Oui, dans cette scène, elles entrent vraiment en collision. Pour le rôle du chauffeur de taxi, je cherchais quelqu’un capable d’incarner à lui seul toute une génération. J’ai confié ce rôle à Djili Bagdad. Il est rappeur au sein du groupe 5kiem Underground, mais surtout l’un des membres de Y’en a marre, le mouvement de contestation née à Dakar en janvier 2011, constitué de rappeurs, d’étudiants et de journalistes, qui a mis fin au règne de Wade.

Comment avez-vous élaboré le montage de Mille Soleils où passé et présent, rêve et réalité, fiction et documentaire se rejoignent ?
 Contrairement à mes précédents films, Mille Soleils ne s’est pas réinventé ou réécrit au montage. Nous avons suivi le fil de l’histoire dont les différentes strates de réalités et de temporalités cohabitaient déjà au scénario.

Le film joue aussi avec des contrastes forts esthétiquement, des ambiances nocturnes de Dakar aux paysages glacés d’Alaska, comment avez-vous travaillé avec Hélène Louvart ?
 Il y avait cette idée simple d’incarner la dualité du film entre réalité et fiction, de sublimer ce qui se trouve du côté du rêve par le 35mm. Et cela devait s’inscrire dans un dispositif qui venait de plus loin. J’ai commencé à faire des films en vidéo, ce n’était pas tant un principe esthétique qu’un moyen de tourner, de préserver une liberté. Les premières images de Mille Soleils, comme les abattoirs, ont été tournées avant même qu’il y ait un scénario. L’image du film vient aussi de cette urgence qui a précédé le tournage et que nous tenions, Hélène et moi, à conserver.

Les choix musicaux sont très signifiants, en particulier la chanson de Tex Ritter qui ouvre Mille Soleils comme un western.
Cette chanson est le leitmotiv du célèbre western High Noon (Le train sifflera trois fois) que Djibril aimait beaucoup. Ce film l’a marqué dès l’enfance et toute son oeuvre en porte la trace. En ouvrant le film, cette ballade accompagne la marche de Magaye et son troupeau de zébu. On la retrouve à la fin mais il s’agit d’une autre version, plus sauvage. La musique du film, tout comme son héros subit une transformation. Quelque chose s’est libéré en elle.

Propos recueillis Olivier Pierre

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