Entretien avec Teboho Edkins au sujet de GANGSTER PROJECT paru dans le quotidien du FIDMarseille du 8 juillet 2011

Quel est le point de départ de Gangster Project ?
Le projet est né lorsque j'étais étudiant au Fresnoy, studio national des arts contemporains, en France. L'idée de départ était de réaliser un clip vidéo de Gangsta rap avec de vrais gangsters. En travaillant sur ce clip, nous nous sommes retrouvés complètement immergés dans leur univers et avons ainsi amassé un nombre incalculable d'éléments. Après analyse des séquences tournées, nous nous sommes rendu compte que nous pourrions développer une dimension supplémentaire importante grâce au processus de création filmique et au travail de caméra. Nous avons donc écrit un scénario et filmé les parties fictives du film deux ans plus tard ; parties dans lesquelles Teboho, le réalisateur, devient un personnage réel.

Pourquoi avoir choisi le titre Gangster Project plutôt que Gangster Film, par exemple ?
Nous avons choisi le mot Project (projet), parce que le film traite autant, sinon plus, du processus de création d'un film que des gangs. Nous montrons l'évolution de la relation entre la personne qui filme et celles filmées.

Le film est basé sur une série de rencontres. Comment avez-vous abordé les personnages ?
Je leur ai demandé poliment si je pouvais les filmer et, très poliment à leur tour, ils nous ont autorisés à les rencontrer. Mais sans Thurston, notre éclaireur et intermédiaire, rien n'aurait été possible. Il était indispensable. D'un côté, il s'est assuré que rien ne nous arrive et d'un autre, il s'est porté garant en promettant au gang que rien ne leur arriverait.

Le film semble être construit sur l'ennui et les soucis quotidiens des petits criminels plutôt que sur des situations dominées par le risque et l'action. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Justement, la bande-annonce du film est une séquence de quatre minutes assez captivante, dans laquelle un des gangsters se coupe les ongles de doigts de pied d'un air méditatif pendant que le reste du gang discute en hors-champ d'un meurtre qu'ils ont commis peu de temps avant. Comme nous l'avons rapidement découvert, les gangsters passent beaucoup de temps à discuter, enfermés chez eux, dans des pièces dont l'atmosphère se fait toujours plus claustrophobe, car la violence du monde extérieur les terrifie. La légendaire violence filmique recherchée par le personnage du réalisateur est donc introuvable. A la place, nous sommes confrontés à une réalité beaucoup plus terrifiante et infiniment plus banale.

Les virées en voiture et la séquence d'ouverture rappellent l'imaginaire construit par Hollywood autour des gangsters. Est-ce qu'il faut voir là des références ironiques ou une nostalgie de ces films qu'on ne peut plus faire ? En d'autres termes : estce que le film traite de votre ville et de votre pays ou bien du cinéma ?
Comme je l'ai dit plus haut, le film est parti d'un clip vidéo de Gangsta rap. C'est ensuite que nous avons commencé à regarder un nombre conséquent de films de gangsters classiques. On peut voir ce film comme un engagement dans une Afrique du Sud postapartheid. Mais peut-on vraiment différencier Hollywood, mon pays, le cinéma, la ville, la fiction et la réalité ?

Quel est le rôle des ''quartiers'' dans votre film ?
Il y a deux quartiers principaux dans le film et tous les deux ont un rôle très important. Dans chacun d'entre eux, on trouve des maisons barricadées derrière des barres de sécurité, ce qui reflète l'évidente division des mondes que représente l'Afrique du Sud, avec des quartiers littéralement à l'opposé les uns des autres. L'un d'eux est le quartier blanc historique protégé par la Montagne de la Table tandis que l'autre est celui des ''gens de couleur'', exposé aux vents de Cape Flats (la Plaine du Cap). Entre ces deux mondes, on se déplace en voiture dans un non-espace, en passant par un territoire étranger, un ensemble marqué par une géographie du crime élaborée par les gangs de rue qui le contrôlent. C'est au cours de ces virées, dans ces lieux de l'entre-deux que Thurston et Teboho, les personnages qui symbolisent ces deux mondes, se rencontrent, discutent et s'entendent parfois.

Pourquoi avez-vous décidé de “clore” le film sur l'arrivée en prison et l'ouverture du procès de l'un des personnages principaux, alors que vous auriez pu suivre ce procès ?
 C'est un point intéressant que nous avons eu beaucoup de mal à comprendre nous-mêmes. Mais ce n'est pas uniquement un film sur le gangster Jackals. C'est un film sur les rencontres, sur Thurston et Teboho, sur le projet de film de Teboho (''faire un film de gangsters avec de vrais gangsters, mener des vies passionnantes et remplies d'action''), qui finit par ''échouer'' lorsque l'un des personnages se voit irrévocablement privé de liberté et de quoi que ce soit de palpitant. Tout au long du film, Teboho tente d'intégrer leur monde en changeant de coupe de cheveux, en exhibant ses chaînes, en fumant du crack... mais il est à chaque fois refoulé et remis à sa place de façon brutale. La réalité finit par reprendre le dessus et l'idée de départ devient impossible à réaliser. Trop de choses ont évolué.

Avez-vous l'intention de terminer ce ''projet'' ?
Je crois que le projet reprend dès qu'un nouveau film se présente. A l'heure qu'il est, il semblerait que nous puissions trouver les financements pour réaliser un autre court métrage à Cape Town.

Propos recueillis par Rebecca de Pas.

 

 

 

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