vardaEntretien avec Agnès Varda au sujet de YDESSA, LES OURS ET ETC… paru dans le quotidien du FIDMarseille du 3 juillet 2004

Quelle est la genèse du film ?
Passant par Munich, début février 2004, j’ai découvert une exposition qui m’a intéressée, amusée, intriguée, questionnée et agitée au point d’avoir le désir immédiat de faire partager ces impressions diverses. Cette installation, "Teddy Bear Project ", couvrait trois grandes salles. En entrant, j’ai vu des Teddy Bears par centaines, un ou même deux apparaissant dans chacune des quelque 2000 ou 3000 photographies exposées du sol au plafond. Mais je n’ai pas tout de suite compris le "projet ". Impressionnée par la quantité d’images offertes et touchée, je sentais bien aussi que tout était faussement naïf. Puis je me suis laissée aller au parcours proposé, et j’ai réagi. Donc, vite : filmer l’exposition avant qu’elle ferme, trouver un financement, rencontrer la femme qui a collectionné ces images et les a présentées " comme ça. "Ce parti pris est aussi impressionnant que la collection elle-même. Ydessa habite Toronto. Je me suis envolée pour aller la filmer. La genèse d’un film est souvent ce qu’il y a de plus mystérieux dans un projet car elle est liée à un hasard, à une émotion, à une surprise, à une rencontre, etc. Tout de suite après, le désir s’impose à moi de faire partager et de donner à voir ce que j’ai senti et ce que j’ai vu. Pour Les Glaneurs et la glaneuse - qui avait ouvert le Festival à Marseille en l’an 2000 -, ce sont des personnes penchées sur les restes du marché pour ramasser des nourritures avant que les balayeurs viennent nettoyer le sol, oui ce sont ces personnes qui m’ont émue et troublée, qui m’ont posé la question. Que reste-t-il du glanage d’autrefois, à la campagne et en ville ? Pour y répondre, j’ai commencé un documentaire. D’autant que le sujet du glanage n’était pas évoqué dans les journaux et à la télévision, ni au cinéma.

Vous avez débuté comme photographe, comment concevez vous la photographie par rapport au cinéma ?
C’est une question vraiment complexe. Je ne peux y répondre en quelques mots, sinon que, quand j’étais photographe, je n’ai jamais pensé à faire du cinéma. Et quand je suis devenue cinéaste, j’ai cessé de prendre des photos sans jamais cesser de penser à la photographie. Il me semble que les photos appellent commentaire ou analyse du regard, ou rejet, ou etc. La photo n’existe que par celui qui la regarde. Même les photos les plus chargées de sens ne sont qu’une représentation du sujet. Le film, lui, est la présentation en continuité, pendant le temps de la vision, d’un projet de l’auteur et du réalisateur. Un film est fait d’images, mais aussi de dialogues, de musique, d’informations et de rebondissements. Le spectateur est entraîné par cette proposition continue. Et ce n’est qu’après la vision qu’il y a réflexion, compréhension ou pas et commentaire etc. Cette différence m’intéresse et m’a poussée à faire des films " sur " des photos.

Vous avez réalisé plusieurs films autour de la photographie, Salut les Cubains (1963), Ulysse (1982) et la série Une minute pour une image (1982) pour la télévision. Comment s’inscrit Ydessa, les ours et etc. par rapport aux autres ?
Il s agit encore de la série Quand des photos ont déclenché des films. C’est le sous-titre du programme qui sort dans une salle à Paris dès le 7 juillet. Il comprend Ydessa, les ours et etc. , Ulysse et Salut les Cubains. Titre : CinéVardaPhoto.

Vous partez d’un sujet anodin en apparence, une exposition de photographies de familles avec des ours en peluche, pour interroger la mémoire et l’Histoire.
C'est le film qui montre cela. Chaque spectateur est plus ou moins sensible aux assauts de l’Histoire et j’ai laissé parler des visiteurs qui expriment bien les différentes façons de voir cette exposition qui fait éprouver des émotions et susciter des pensées. Et en même temps :"les petits nounours sont si mignons… "

Le film est d’abord un portrait d’Ydessa Hendeles, collectionneuse, commissaire d’exposition et artiste, un personnage de cinéma.
Je dirais : le film est en même temps une visite guidée de l exposition" Teddy Bear Project " et une rencontre avec Ydessa Hendeles auteur-artiste du projet né de sa collection de photographies récoltées en 15 ans. C’est vrai que la personnalité d’Ydessa en fait un "personnage de cinéma. " Mais elle existe, je l ai rencontrée !

Le film est également une réflexion, presque proustienne, sur la photographie, et une interrogation sur le sens de
l’image, l’interprétation que chacun peut en faire.
Ce n’est pas une question, mais une belle phrase qui résume bien les possibilités offertes par mon documentaire. Permettez-moi d’y ajouter: le film est aussi une mise en parallèle du " temps des souvenirs de famille ", ce temps figé par les photos, qui se superpose au "temps de l’Histoire ", toujours en mouvement.

Propos recueillis par Olivier Pierre à Marseille le 29 juin 2004.

 

 

 

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