Entretien avec Claire Doyon au sujet de PÉNÉLOPE paru dans le quotidien du FIDMarseille du 7 juillet 2012

Quelle est l’origine de Pénélope ?
Le projet initial était d’emmener Pénélope à la rencontre de chamanes sibériens pour l’aider, avec secrètement la ferveur en une sorte d’épiphanie de la guérison. Le film a permis de financer ce projet dont le point de départ n’était pas le cinéma. Le projet initial et le cinéma se sont rejoints autour de l’idée du voyage : le voyage physique, le voyage intérieur. Comment le voyage modifie-t-il nos attentes pour trouver sa force dans le voyage lui-même et non plus dans l’attente d’un sens à donner à la maladie ou d’une manifestation miraculeuse. À l’origine, l’idée était de traverser un miroir à la rencontre d’une autre forme de perception, d’aller à la rencontre du regard d’une autre civilisation. Peut-être Pénélope allait-elle entrer en résonance avec ce monde tout autre où l’on vit dans un tipi, où l’eau va se chercher à même la source, où chaque manifestation naturelle est le reflet des esprits.

Comment avez-vous eu connaissance de ces rites chamaniques en Sibérie ?
J’ai connu ces rites chamaniques par un écrivain du nom de Rupert Isaacson qui a emmené son fils atteint d’autisme en Mongolie à la rencontre de chamanes. Il connaît très bien le chamanisme sibérien et a écrit un très beau livre, The Horse Boy. Nous nous sommes rencontrés. Il nous a mis en lien avec une famille Tsaatan de Sibérie mongole.

Votre compagnon dit « Tout ce qui peut changer notre regard, son regard, ça peut l’aider », ce regard sur Pénélope par le cinéma est aussi important ?
 Regarder Pénélope par le cinéma c’est peut-être tenter de capter le mystère de sa perception. Le langage de Pénélope est celui des sensations. J’ai le sentiment qu’elle reçoit les sons et la lumière de manière totale. C’est-à-dire que tout son être peut être absorbé par la perception d’un rayon de soleil ou le son de l’eau qui ruisselle. C’est comme si elle avait accès à un état perceptif dont nous sommes coupés par notre trop plein de rationalité. Cet état est peut-être celui d’une forme de liberté que nous aimerions ressentir. Mais pour la ressentir pleinement, encore faudrait-il que nous ne nous posions plus la question. J’aime l’idée que l’on aimerait d’une manière ou d’une autre être à la place de Pénélope, car dans cette optique elle devient un personnage de fiction, un personnage principal, une actrice. Je ne voulais pas faire un film sur l’autisme de Pénélope ou sur les conséquences de son handicap, je voulais faire un film sur cette jeune fille qui nous pose une question existentielle. Pénélope tourne au fantastique à travers le regard que vous portez sur elle, et sa présence extraordinaire. L’idée du fantastique est de poser la question de la perception animale. Cette perception est celle des esprits qu’invoquent les chamanes : l’esprit du loup, l’esprit de l’ours, l’esprit de la forêt. Le film pose l’idée que peut-être les chamanes vont guérir Pénélope, mais en fait nous réalisons qu’elle est peut-être l’incarnation puissante d’un chamane ou d’un esprit. Le cinéma permet de poser cette hypothèse.

Comment avez-vous envisagé la réalisation du film avec Pénélope ?
 Pénélope est comme Lucky Luke, c’est un "Lonesome Cowboy". Les scènes s’improvisaient au gré du voyage. Je voulais au maximum envisager le film comme une fiction. Je voulais mettre en scène Pénélope au sens de la mettre en valeur et la filmer dans un cadre qui est celui du cinéma et non celui de l’information. Comment s’est passé le tournage avec les chamanes et leur confrontation avec elle? Nous avons vécu trois cérémonies mais une seule a été filmée, celle dans la nature avec les neuf chamanes. Ils ont accepté tout de suite d’être filmés. Ils travaillaient tous en même temps, certains priaient, d’autres préparaient une cérémonie, d’autres quittaient un état de transe… Il y avait une grande concentration et la caméra ne semblait pas les déranger. Je ne voulais pas filmer les deux autres cérémonies qui se sont déroulées dans des contextes différents. Je ne voulais pas poser de regard ethnographique. À ce moment, c’était important de vivre cette expérience chamanique, et de ne pas être spectatrice. Quand les chamanes ont vu Pénélope arriver chez eux entourée de toutes ces personnes : mes soeurs, mon père, ma cousine et une équipe mongole qui nous accompagnaient, j’ai le sentiment qu’ils ont pris au sérieux notre demande de travailler avec eux. Pénélope ne les a pas laissés indifférents.

Vous avez créé une école pilote avec l'association "Les amis de Pénélope", la Maison pour l’Apprentissage et l’Intégration des enfants avec Autisme (MAIA), quel est son projet ?
Le but de cette école expérimentale est inscrit dans son nom. C’est tout simplement une école et non un institut ou un hôpital. Les personnes comme Pénélope sont souvent dans des hôpitaux de jour, sous médicaments. Les parents ne peuvent pas entrer. Ce sont des hôpitaux sous contrôle de professionnels. J’ai voulu créer un lieu ouvert, où les parents et les frères et soeurs peuvent entrer, où le savoir peut se partager, où l’on peut mutualiser des approches, où l’on peut créer des projets artistiques, sportifs, ou autres selon les affinités. L’idée générale est de donner aux enfants l’accès à une éducation au sens large, c’est-à-dire leur donner les moyens de vivre dans une société donnée avec ses codes tout en s’épanouissant et tout en étant au maximum acteur de leur vie.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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