Entretien avec Pierre Carniaux au sujet de LAST ROOM paru dans le quotidien du FIDMarseille du 9 juillet 2011

Quelle est l’origine de Last Room ?
En 2004, j’ai passé un après-midi à visiter des hôtels capsules et des love hotels au Japon. C’est ça qui m’a donné l’envie d’écrire.

Quel était le projet d’ensemble ?
Danser avec les ombres, la notion d’identité, le sentiment de destinée... Débusquer ce que l’on cache derrière le mot "réalité".

La clé est peut-être donnée dans les citations de Maurice Maeterlinck des cartons ?
Last Room est élaboré en labyrinthe. Et oui, effectivement vous avez raison, ces mots sont peut-être l’une des portes d’entrée.

Le film est composé de fragments de récits réels ou imaginaires joués ou évoqués par plusieurs personnages, comment avez-vous réalisé ce casting et comment avez-vous choisi ces témoignages ?
J’ai passé beaucoup de temps au Japon entre 2002 et 2007, presque deux années. J’y ai notamment travaillé comme comédien, j’ai joué en japonais, j’ai noué des amitiés. Les hommes et les femmes à l’écran sont membres de compagnies théâtrales que j’ai rencontrés durant cette période. J’ai proposé de réfléchir à des moments seuils, des âges, des passages... Ils m’ont donné leur confiance. Tous les récits leur appartiennent. Mais, parce qu’ils sont acteurs, nous avons pu également jouer avec nos imaginaires. Puisque je les ai laissés souvent seuls face à la caméra pour parler, j’ai découvert ce qu’ils avaient dit au moment de la traduction, et la composition de cette polyphonie s’est tissée au montage.

Pourquoi emploient-ils le plus souvent un « tu » littéraire ?
La langue japonaise n’a pas l’équivalent de nos pronoms personnels. Lorsque l’autre prend la parole, on ne sait pas immédiatement s’il parle de lui ou de nous. J’ai toujours été très ému par cette ambiguïté, qui raconte pour moi une certaine conscience de la communauté, et je désirais la transcrire. Je pense que ce jeu a donné la possibilité aux acteurs de prendre de la distance par rapport à leur propre parole, en même temps que l’effet de miroir les invite à plonger plus profondément en eux-mêmes. En ce qui me concerne, ce dispositif me permet de rompre radicalement avec un certain type de formatage de témoignages enregistrés. De ce trouble de l’adresse, je souhaite que naisse un dialogue direct entre les présences, les récits du film, et les parcours de chacun.

Seule la femme rapportant l’histoire de son grandpère à l’aide de dessins parle à la première personne.
Elle commence son récit à la première personne et le termine à la seconde personne. Comme un passage exemplaire du singulier au collectif.

Pourquoi avoir mis en scène ces paroles dans des hôtels divers ?
La chambre d'hôtel est un espace qui me donne le vertige. C’est un lieu de consommation et de fantasme, et un lieu de sédimentation infinie des mémoires et des identités. Je m’y sens toujours comme dissous dans une foule de vies. C’est probablement à l’hôtel que j’ai lu pour la première fois ces mots de Henri Michaux qui m’ont accompagné pendant tout le film : « Je rêve aux images élémentaires, aux rêves que d'autres en d'autres situations, d'autres temps et lieux, en des corps différents surtout... ont pu avoir. »

Le film commence par des images en noir et blanc de l’ïle de Gunkanjima, d’autres viendront, en couleur, comme des réminiscences, quelle place ont-elles dans la structure du film ?
J’ai souvent pensé à Last Room comme à une bouteille à la mer. Gunkanjima est une chambre d’écho qui est destinée à faire résonner toutes les paroles et toutes les vies qui traversent le film. Elle résonne malheureusement de manière assourdissante depuis le mois de mars dernier.

Quel statut a la séquence des hommes posant devant un bâtiment ?
C’est le salut des acteurs, une fresque, un bas-relief, … Un peloton d’exécution. Je voulais tourner cette séquence à Gunkanjima.

Comment avez-vous travaillé le montage avec Matthieu Carniaux ?
Les racines de l’écriture sont le silence et la solitude. Mais très vite, j’ai envie de partager. Matthieu, mon frère, est mon premier interlocuteur, mon premier spectateur. Il est aussi le directeur technique du film. Il a porté à bout de bras ce projet avec moi, et ce jusqu’à aujourd’hui.

Et l’image qui semble souvent nimbée d’une sorte de halo, comme dans un rêve ?
J’ai été longtemps en conflit avec l’image vidéo, et même si c’est en train de changer avec l’évolution des outils, elle a toujours un peu à voir avec l’aquarium télévisuel et charrie avec elle une certaine idée de réalité. Mais qu’est-ce que la réalité ? Il m’est absolument nécessaire de remettre en cause le dogme qui voudrait en exclure le rêve et l’imaginaire et de travailler ainsi sur des frictions d’images hétérogènes.

Comment interpréter le titre Last Room ?
Vous arrivez à l’hôtel, c’est la dernière chambre de libre. Vous quittez l’hôtel, c’est la dernière chambre dont vous vous souviendrez.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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