Entretien avec Marie Voignier au sujet de L'HYPOTHÈSE DU MOKÉLÉ-MBEMBÉ paru dans le quotidien du FIDMarseille du 7 juillet 2011

   

On se souvient de Hinterland (FID 2009), situé en Allemagne qui brassait de multiples strates de l'Histoire européenne de l'après-guerre jusqu'à aujourd'hui. Nous voici cette fois en Afrique. L'origine de ce projet ?
L’origine de ce film est ma rencontre avec Michel Ballot et la figure de l’explorateur moderne qu’il incarne dans sa quête d’un animal inconnu. Lorsque pour mon travail artistique je faisais des recherches avec Stefanie Baumann sur les images de la cryptozoologie (la science des animaux « cachés », c’est-à-dire non reconnus par la science officielle), Stefanie m’a emmenée à un colloque de cryptozoologie à Berlin, où une communication était faite par le zoologiste François de Sarre sur le travail de Michel Ballot au Cameroun, qui se consacrait depuis plusieurs années à la recherche d’un très gros animal de rivière, le Mokélé-Mbembé. En découvrant les images et la méthodologie de cet homme, j’ai très vite voulu le rencontrer dans l’optique de faire un film sur la manière dont il menait des recherches qui, a priori, semblent invraisemblables. C’est cette ligne qu’il trace entre la raison, la science d’un côté, l’imaginaire, les mythes de l’autre, qu’il m’intéressait de parcourir avec lui.

L'Afrique présente dans votre film, un fantasme ? Une question de regards croisés ?
Mon intention dès le départ a été de filmer la quête de Michel Ballot, ses recherches, sa méthodologie, ses incompréhensions, dans la progression de son expédition et ses rencontres avec les habitants des zones traversées. J’ai essayé de faire corps avec son travail, de suivre sa logique, et d’arriver au point où je pourrais moi aussi imaginer voir surgir le Mokélé de la rivière. C’est donc le regard de l’explorateur que je veux accompagner, avec une distance qui est la mienne, mais sans interférer dans ses recherches : je ne questionne pas moi-même les Pygmées par exemple, car ce n’est pas moi qui mène l’enquête pour savoir si le Mokélé existe ou non ; je ne veux surtout pas résoudre cette question. L’objet du film est la quête et la croyance de Michel qui rencontre celle des Pygmées. Je m’intéresse à leur qualité de témoin et d’interlocuteur, à leurs histoires et leur rapport au récit, mais je ne tente pas de rendre compte de leur vie quotidienne par exemple, qui est une réalité complexe en constant changement. Et si j’avais tenté d’en rendre compte, je crois que c’est précisément là que j’aurais touché à un « fantasme de l’Afrique ». C’est la bête qui compte, c’est elle qu’il recherche avant tout, et elle ne peut encore survivre que dans des zones inhabitées. S’il porte en lui certains fantasmes, ce sont ceux de l’explorateur : il veut croire que la terre n’est pas complètement explorée et qu’il existe encore des « zones grises » sur la carte qui pourraient abriter des animaux extraordinaires. Il incarne une certaine forme de refus du changement de paradigme opéré dans la deuxième moitié du XXe siècle, qui consiste à déclarer, en même temps que la fin de la modernité, la fin des mondes inconnus. Mais le fait qu’en Afrique, comme en Amérique du Sud, dans le Grand Nord ou en Asie il existe encore des zones quasiment pas peuplées peut certes en faire rêver certains, mais il s’agit bien d’une réalité de plusieurs millions de kilomètres carrés. Ainsi, il ne s’agit pas du tout pour moi ici du fantasme d’une Afrique sauvage, mais de la nature même de l’activité d’explorateur : tournée vers des zones isolées et mal connues des occidentaux, mais bien réelles, autant pour leurs habitants que pour les chercheurs qui y travaillent.

La place accordées aux récits contradictoires, lacunaires, aux dessins ?
Il y a deux types de contradictions très différentes. Il y a d’abord celle constatée entre plusieurs témoignages, comme dans toute enquête criminelle : un témoin a vu une corne sur la tête de la bête, l’autre une crête dorsale. Les récits et leur transmission, leur réminiscence et leur transcription en dessin sont la matière première des recherches de Michel Ballot et par là même le coeur du film. Mais il y a un autre type de contradiction apparente, qui selon moi n’en est nullement une mais reflète une non concordance de certains concepts pygmées avec la langue française qui leur a été imposée : lorsque par exemple une femme qui a vu avec son frère une forme se soulever de l’eau déclare dans la même phrase : “je le connais et je ne le connais pas”. Si on l’écoute attentivement l’ensemble de la discussion, ce qu’elle veut dire est assez clair et il ne s’agit ni d’une mauvaise maîtrise du français, ni d’une contradiction du témoignage. Le verbe connaître peine à refléter les différentes modalités de connaissance que cette femme explicite : je le connais = j’en ai entendu parler, cet animal existe dans ma culture ; je ne le connais pas = je n’en ai jamais fait l’expérience visuelle moi-même, je ne l’ai pas vu de mes yeux, mais seulement l’eau qui s’est soulevée devant moi. Ces deux aspects, le rapport au récit et à la langue sont au centre du film car c’est à travers eux que le Mokélé-Mbembé existe pour nous et c’est à travers eux aussi que s’actualise la question de notre place là-bas, et de celle du français dans des zones si isolées dans la jungle.

Comment avez-vous envisagé ce rapport à l'écoute ? Travaillé le son ? Une forme d'écho à l'obsession sourde du personnage, totalement voué à sa quête ?
L’univers sonore n’est pas du tout l’écho d’un état psychologique de Michel Ballot. La qualité de « silence » dans les zones où nous avons tourné est exceptionnelle : pas de circulation, pas d’électricité donc pas les perturbations sonores que j’ai l’habitude de rencontrer à l’horizon. Mais il ne s’agit pas du tout de silence pour autant : les oiseaux et insectes sont très envahissants et Thomas Fourel qui a fait un travail très précis sur le son, a tenté au montage de les contenir. En effet, sur place, en forêt, notre écoute sélective les rend moins stridents, on tend à les oublier. Mais de retour en salle de montage, l’écoute est tout autre et il faut reformuler complètement les sons enregistrés afin de restituer l’acoustique voulue. Ce qui a guidé notre construction du silence, ce sont entre autre les Pygmées qui témoignent souvent de la présence du Mokélé-Mbembé par le bruit qu’ils en ont entendu. Ainsi, il était nécessaire de ménager un espace sonore propice à l’attente des cris de l’animal ou des bruits d’eau qu’il pourrait faire en se déplaçant. Nous avons ainsi tenté de rendre compte de cette perception sonore que l’on a quand on est à l’affut de la bête, l’oreille tendue et dans une grande concentration car si la créature devait surgir, on l’entendrait avant de la voir. Ainsi, comme l'indique Thomas Fourel « en dosant la quantité de faune, nous avons plus ou moins retranscrit cette sensation de silence et d'attente du bruit dont les gens nous ont beaucoup parlé sur place. Nous avons à chaque fois reconstruit différents espaces au moyen des ambiances enregistrées, en les modifiant, notamment dans les hautes fréquences, zones de chant des insectes. Pour une scène de nuit, nous avons même laissé très peu de sons, seulement de la végétation, ce qui sur place défie tout réalisme, puisque les grillons peuvent vous réveiller en pleine nuit ! »

De même vous utilisez ses vidéos. Comment cela s'est-il fait ? Pouvez-vous expliciter ce choix ?
Michel Ballot se filme lui-même depuis plusieurs années, il documente ses expéditions avec sa petite caméra vidéo. Il se met en scène, se filme en situation et est d’abord le personnage de ses propres films, avant d’être le mien. J’ai souhaité inclure ses images dans mon montage pour plusieurs raisons : d’abord car elles participent de son travail de recherche, c’est sa manière de prendre des notes, de garder une trace. Ensuite, ces images réalisées sans moi, sans caméra « extérieure », donnent une indication de l’ambiance de ses recherches hors du cadre de mon tournage, lorsqu’il part seul. Enfin, ces images sont dans un format analogique aujourd’hui disparu, le VHS-C, qui inscrit son travail dans le temps et la répétition. La quête du Mokélé-Mbembé est aussi et surtout une quête de l’image : lorsque la bête apparaîtra, il faudra être prêt, il faudra pouvoir la photographier ou la filmer. Michel a toujours sur lui deux appareils photo et sa caméra. C’est aussi un des aspects qui inscrivent cette recherche dans la culture occidentale : nous avons besoin de ces dessins, ces photos, ces images pour croire, travailler, réfléchir. En face de Michel, les Pygmées n’ont jamais fabriqué d’images du Mokélé (un témoin le dessine à la demande de Michel) et n’en éprouvent aucun besoin pour asseoir son existence.

A travers cette aventure, semble aussi poindre une évocation de la question coloniale, d'hier et d'aujourd'hui.
Je vois la question coloniale infuser tout le film, il en est question dans la majorité des échanges avec les gens rencontrés : quand on appelle Michel « patron », quand on lui propose de l’or et des diamants, quand on parle de religion… Cette question est présente partout dans le film comme dans la réalité du tournage ; dans la jungle tout et tout le monde nous rappelle qu’on est blancs : on est toujours accompagné par des guides car incapable de se déplacer seul et qu’on le veuille ou non, pour les gens rencontrés, on est les patrons ( j’avais pour ma part droit à un « ma soeur » qui n’indiquait aucun lien fraternel mais qui rappelait que les seules femmes blanches jamais présentes dans ces zones sont des religieuses qui tiennent l’hôpital de brousse à quelques kilomètres de là). Ce qui est profondément remuant, c’est qu’il n’y a aucun moyen d’échapper à cette place assignée d’anciens colonisateurs. Il faut assumer ce rôle terrible ou partir. Aucune possibilité d’être « en accord avec ses opinions » puisqu’il ne s’agit plus d’opinion ici, mais d’Histoire et de domination. Chacun dans l’équipe tentait de « faire au mieux », maladroitement. Bien sûr, la figure de l’explorateur incarne inévitablement cette part coloniale du personnage, l’explorateur descendant historiquement en droite ligne de celle du colon, en passant par celle de l’ethnologue, du missionnaire ou encore du touriste.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

 

 

 

FaLang translation system by Faboba