Entretien avec Nathalie Nambot au sujet de AMI, ENTENDS-TU paru dans le quotidien du FIDMarseille du 12 juillet 2010

   
Ami, entends-tu est votre premier film. L'origine de ce projet ?
Il y a plusieurs origines. Une qui commence à Marseille au théâtre des Bernardines avec Alain Fourneau qui m’a proposé d’aller travailler à Moscou à partir de l’Agamemnon d’Eschyle avec une compagnie de théâtre russe. C’est donc au départ une rencontre entre un pays que je ne connaissais pas et une figure tragique : Cassandre, avec qui j’avais eu à faire plusieurs fois et dont je connaissais déjà la partition. Cassandre, c’est celle qui voit les images loin dans le passé et vers le futur, celle qui avertit des malheurs et désastres à venir, celle qui crie, mais n’est jamais entendue, sauf peut-être au seuil de la mort par le chœur qui l’entoure. Au fil des séjours, j’ai interrogé cette conjonction entre Cassandre et Moscou. Mais pour aller plus loin il fallait quitter la scène du théâtre. Je faisais par ailleurs partie d’un collectif de cinéma « le groupe Boris Barnet » à la coordination des intermittents et précaires, nous regardions ensemble des films, faisions des cinétracts et réfléchissions aux fabriques du commun.

Comment s'est passé le tournage en Russie ?
Sans autorisation. Autant Moscou est une ville brutale où tout se paye à prix fort, autant nous fûmes accueillis par des amis d’amis que nous connaissions à peine sans contrepartie et sans question. C’est ce qui subsiste peut-être d’anciennes solidarités, quand ouvrir sa porte, partager sa chambre ou ce qu’on avait allait encore de soi. Nous sommes revenus deux fois, en hiver et à la fin de l’été. Nous avons filmé surtout là où j’étais déjà passée lors de mes précédents voyages, là où Léna Kobzar, la jeune femme dans le film, nous avait menés. Nous avons quitté Moscou une fois seulement, pour aller à Saint-Petersbourg, jusqu’à Kronstadt.

Les temps, de celui d'Ossip Mandelstam et d’Anna Akhmatova à aujourd'hui, sont mêlés et pour une part indistincts.
Ces temps ne sont pas si indistincts. Disons qu’ils correspondent formellement à des règles du jeu différentes dans la composition du film. Il y a, d’une part, plusieurs voix, qui de façon très fragmentaire, à travers poèmes, récits et paysages tissent une histoire singulière prise dans les rets de l’histoire commune des années 30 en Russie. Et d’autre part, une autre période, qu’on pourrait dire d’actualité. Mais cela se déroule effectivement sur la même ligne de temps. C’est intéressant l’expérience d’un premier montage : ce départ d’un point A, alignement d’images coupées, posées là, côte à côte qui nous regardent et qui avancent inexorablement vers un point B. Un temps linéaire, en quelque sorte. On pourrait dire qu’un renversement se produit dans le film par un plan heurté qui tourne sur lui-même, rompt la ligne et brise le temps. Avec Gilda Fine, au montage, nous avons immédiatement perçu cette brèche et senti que cette circularité nous offrait un point de suture possible. En un sens, nous avons tenté un siècle plus tard, de relier ou souder ces vertèbres du temps dont il est question dans le long poème au début du film, en regardant fixement, non les lumières, mais l’obscurité du temps présent, à travers quelques archives. L’histoire contemporaine semblait propice.

Vous retenez des moments forts de l'histoire récente. Pourquoi ce choix, et pourquoi ne pas les nommer ?
« Je suis ici et ne puis faire autrement » disait Mandelstam. Il n’y a dans le film que des voix ou paroles russes qui résonnent entre elles. A un moment, il m’a semblé important de me retirer, de retirer même l’origine de ma présence là-bas, de laisser place à la question suscitée par le réseau et l’écho de ces actes et de ces voix. Je suis étrangère, je ne suis pas une spécialiste et l’histoire russe me dépasse largement. Néanmoins, elle donne à voir de façon abrupte des rouages, des mécanismes qui sont à l’œuvre aussi partout ailleurs. Les évènements ne sont pas explicités, mais lisibles, on peut dire qu’ils parlent d’eux-mêmes. C’est un risque à courir, et c’est une question de confiance dans les mots dits, mais non encore entendus, je veux dire non entendus par une grande majorité. La propagande massive d’un état tend à tout écraser sous sa botte : le langage, la capacité de révolte, de critique et de réagir à l’injustice. Nous nous sommes attachés à faire entendre quelque chose qui résistait et à le rendre à tous, délivrés de l’information. Chacun s’y fraiera son propre chemin.

Le choix des textes ?
Léna Kobzar, avec qui nous partagions la partition de Cassandre au théâtre, m’a donné un livre d'Anna Akhmatova. En 1917, Ossip Mandelstam a dédié à cette dernière un poème « A Cassandre ». Puis j’ai lu le long témoignage de sa femme, Nadejda Mandelstam, sur cette période soviétique. Ces trois-là étaient des amis. « Un nous intangible, entier que rien ne peut détruire », disait-elle. Il m’a semblé plus intéressant de m’appuyer sur cette petite constellation, que sur la figure unique du poète prophète sacrifié. A travers eux, c’est le sort commun à beaucoup d’autres qui est évoqué, et la manière dont chacun a témoigné de son temps. Tina Oumanskaia et Youri Kantomirov sont les compagnons de cette traversée.

Comme le titre le suggère, la voix, sa transmission, sont au coeur du film. Pouvez-vous revenir sur votre travail sur la parole, les passages d'une langue à l'autre ? Le choix des figures féminines qui incarnent ces textes ?
Ce n’est pas vraiment un titre, il m’a d’ailleurs été chuchoté, mais plutôt une promesse à tenir. Que quelque chose soit entendu, que la malédiction de Cassandre tombe. J’ai découvert, il y a peu, qu’outre l’origine russe de ce chant porté par Anna Marly au moment de la résistance, elle s’était elle-même inspirée d’un chant bolchevique de 1917, qui s’appelait « le chant des partisans de l’Amour ». Il s’agissait alors du fleuve. Et récemment, à Moscou, sur le lieu de l’assassinat d’opposants politiques, des jeunes gens sont venus déposer la nuit une plaque où il était inscrit « Tombés pour la liberté ». En russe, le mot droug signifie « ami » mais aussi « autre ». Ce film n’aurait pas été pensable sans les amis proches et les amis d’autres. J’ai travaillé en Russie principalement avec des personnes rencontrées lors des premiers voyages. Je fais confiance à la capacité d’agir de chacun à partir d’une proposition. Ainsi nous composons ensemble, dans les contraintes fixées par une économie précaire. Il y a peu de prises, c’est parfois fragile ou inaccompli, mais têtu. Le film en porte les traces.

Les paysages tiennent également une grande importance. Comment s'est opéré votre choix ?
Nous connaissons la Russie par le cinéma, paysage d’un rêve communiste, d’une utopie défaite. La poésie est un autre versant pour la connaître. Il me semblait que ce je lisais dans les vers était encore là, un siècle plus tard : le ciel pierreux, Moscou tremble, frères contre frères les arbres s’insurgent, j’entends, j’entends la première glace, corbeaux, neige, l’égalité des plaines, le dernier tram, le bruit du temps … Nous avons composé une partition en vert et blanc, reliant visage et paysage, qui rend compte du passé et du présent, du temps qui passe et de la lumière.

Pourquoi avoir tourné en 16 mm ?
Pour embrasser les détails et la vastitude avec du grain, imprimer quelque chose de vivant, qui tremble. Rejoindre cette utopie, pourquoi pas ? Pour apprendre aussi. J’ai commencé à tourner seule en super 8 avec les Kodachrome 40, disparues du marché depuis. Avec Nicolas Rey, qui connaît bien la Russie, nous avons naturellement poursuivi en 16 mm. Aujourd’hui, c’est le 16 mm et tous les supports argentiques qui sont menacés, les labos ferment les uns après les autres. Dans le même temps, des cinéastes s’organisent pour continuer à faire des films en pellicule, comme à L’Abominable, un laboratoire collectif à Asnières, où nous avons fabriqué certains éléments d’Ami, entends-tu. Nous pourrons faire, j’espère, une copie dans les mois à venir. On dira que chaque plan de ce film, dans ce qu’il donne à voir, mais aussi dans sa fabrication, porte la trace d’un geste qui résiste, malgré tout. Ici, c’est malgré le diktat de l’industrie. Il s’agit peut-être de ça dans ce film, d’une forme de persistance, en acte.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

 

 

 

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