Entretien avec Edouard Beau au sujet de SEARCHING FOR HASSAN

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 10 juillet 2009

   
La genèse du projet ?
Cela remonte à mon premier voyage en 2003, juste au Kurdistan irakien pendant 6 mois, après l'invasion, dans les villes, les villages, avec les jeunes dans les familles, dans les montagnes, pendant la capture de Saddam Hussein, lors des attentats qui frappèrent Erbil en 2004. Un second voyage en 2006, pour faire un reportage sur le Parlement de la région du Kurdistan, a été pour moi l'occasion de parfaire mon apprentissage de la langue Kurde. En novembre 2007, grâce à un ami, on me propose d'intégrer une unité Kurde de l'armée irakienne pour faire un reportage photographique. On ne veut pas me donner de visa à cause des heurts avec le PKK et la frontière turque est fermée aux journalistes et les tanks se massent pour attaquer le PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien. D'abord baladé pendant 2 semaines dans une caserne déserte près de Salammieh dans une unité irakienne, j'insiste pour rejoindre Mossoul et me retrouve dans une voiture pleine d'inconnus armés qui me déposent devant le check point. On me refuse l'accès. Je retourne à Erbil. Finalement, à la deuxième tentative, les plots de béton qui ceinturent la ville de Mossoul s'ouvrent à moi. Je découvre les 2 casernes et les hublots de Hummer qui seront mon seul rapport à cette ville dévastée pendant 1 mois et demi.

Le film relate en une journée de recherche, le quotidien d'une patrouille. Quelle place pour la normalité dans cette routine faite de violence continue ?
En effet, Searching for Hassan relate la journée d'une patrouille, mais c'est une journée recomposée qui a été restituée au montage. En fait, j'ai filmé pendant 1 mois et demi sur place et suis revenu avec 12 heures de rushs. Ensuite, lors du montage, plusieurs questions se sont posées à moi et il aurait été possible de restituer une histoire totalement différente faite uniquement de temps morts. En effet, la guerre ne ressemble pas à ce que l'on lit ou entend, cela s'apparente plus à une sorte de Désert des Tartares. Les occupations y sont : attendre, manger, sortir se ravitailler pendant de longs et angoissants voyage vers les autres casernes, explosion, fouilles, harcèlement, peur des snipers, regarder la télé. Les véhicules militaires ne traversent quasiment pas la ville et font des sauts de puce pour la contourner, en attendant une hypothétique mort brutale. J'ai décidé de donner à voir l'absurdité de la guerre, entre temps morts, fouilles, recherches et surtout l'attente qui est le quotidien de ces soldats Kurdes de l'armée irakienne. Ils ne savent pas vraiment qui les attaque et voient en chaque civil arabe un ennemi potentiel. Le choix de ces images de violences est délibéré, parce que la population de Mossoul la vit quotidiennement depuis 2003. Les bruits d'hélicoptères et de roquettes qui tombent sont le quotidien des nuits de centaines d'enfants irakiens et il me paraît important de créer des documents sur cette réalité. Voilà où se trouve la normalité, elle est le quotidien de tout le peuple irakien, des familles restées à Mossoul, des soldats qui sont payés 500$ par mois pour finalement nourrir leurs familles, de leurs armes vétustes car les Américains ont peur qu'ils les retournent contre eux, même les Kurdes! Beaucoup de choses ne sont pas dites dans ce film, mais c'est un appel à ne pas oublier l'enfer que vivent les Irakiens depuis 6 ans et que les médias occultent quand ça les arrange.

Votre relation avec la patrouille ?
Parlant le kurde de manière assez sommaire et étant habitué aux codes de conduites du Kurdistan, j'ai pu nouer une relation de confiance avec certains soldats, qui eux étaient relevés tous les 5 jours. Cette confiance m'a permis de filmer des scènes absurdes et faites de violence gratuite et de ne pas être censuré à mon départ puisque personne n'a vérifié mes images. Mais disons que cette question est difficile parce que je suis toujours partagé. J'ai décidé de filmer. Mais parfois, lassé du comportement des soldats avec les familles qu'ils fouillaient, j'ai éteint ma caméra. Parfois, elle s'est même éteinte seule lors d'une scène que je suis content de ne pas avoir enregistré. Je ne comprends absolument pas l'arabe, je ne pouvais comprendre ce que les populations me disaient parfois. Ma relation avec les soldats a été très difficile, mais enrichissante. Obligé de justifier de ma présence en Kurde à chaque relève. Aujourd'hui même, je ne peux les juger avec ma vision de Français, leurs histoires personnelles et culturelles sont tellement différentes de la mienne.

Le film se déroule en 24 heures. Comment avez-vous travaillé la construction du récit ?
Pour la construction du récit, j'ai souhaité rester le plus proche de ce que fut le quotidien sur place, autant dans la suite des évènements que dans les traductions. En effet en inversant juste quelques scènes, quelques mots, il est très facile de raconter une autre histoire dont le sens, si tant est qu'il y en ai un, serait totalement modifié. Ce récit est un patchwork de scènes qui se sont déroulées à des moments différents, mis à la suite les uns des autres tout en essayant de respecter une évolution, une situation, les rushs tels qu'ils ont été capturés afin de permettre au spectateur d'entrer de plein pied dans cette guerre qui ne dit pas son nom.

Searching for Hassan laisse transparaître votre travail de photographe. Vos images, posées, montrent pourtant la violence. Quel choix avez-vous adopté lors du montage?
J'ai essayé de respecter un maximum la matière vidéo, les rushs, en laissant s'écouler de longs moments d'attente. De façon soudaine, la guerre asymétrique reprend ses droits pour nous mener au delà de la raison. De même, étant donné mon rapport très réduit avec la population de Mossoul, j'ai souhaité leur laisser la parole chaque fois que cela était possible, eux qui l'obtiennent si rarement. En laissant un maximum d'éléments présents dans la vidéo parler d'eux mêmes, j'ai essayé de rester fidèle à ma relation à ce lieu et à ses hommes. J'ai essayé ici de faire un film qui ne "travaille" pour personne, juste pour le document, pour ceux qui étaient là, pour ceux qui le regarderont. Et c'est déjà un exercice d'équilibriste puisque chaque image reste dépendante et fragilisée par l'expérience de chacun. J'espère livrer un document "juste". J'aime à croire que ces images aient un rôle mais j'ai bien peur qu'il ne soit pas celui que l'on pourrait leur conférer, ici, il s'agit juste de témoigner que la situation en Irak ne s'est pas arrangée. De donner la parole aux hommes qui vivent cet enfer depuis 6 années sans discontinuer, parler de la situation de cette ville. J'espère prochainement pouvoir être en mesure de réaliser un documentaire uniquement du côté de la population irakienne, que ce soit dans cette ville ou dans une autre. Documenter la vie des hommes et des femmes sans filtre, sans juger, juste essayer de comprendre, de capter ce vers quoi ce pays s'avance, à travers la matière photographique, vidéo et surtout celle du souvenir et de l'attachement à mes frères: des hommes.

Propos recueillis par Rebecca De Pas

 

 

 

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