Entretien avec Eric et Marc Hurtado au sujet de JAJOUKA, QUELQUE CHOSE DE BON VIENT VERS TOI paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2012

Vous êtes connus comme performers, musiciens, cinéastes sous le nom du groupe Étant Donnés. La rencontre avec les Maîtres Musiciens de Jajouka et le projet de film ?
Le choc est né de leur musique. D'abord quelques notes intrigantes sur des enregistrements de cut-ups de Burroughs et Brion Gysin des années 50. Puis la découverte du disque enregistré sur place par Brian Jones des Rolling Stones. Et, enfin, le concert à Grenoble, en 1985. L’idée est venue tout de suite après la rencontre avec Brion Gysin en 1986, juste avant son décès : « Faites-le, faites ce film, après il sera trop tard ! ». Ensuite, nous avons rencontré Bachir Attar et le projet s'est peu à peu monté. Il y a eu une première tentative de production en 1989, un voyage à Tanger, puis au village de Jajouka. Nous étions habités par cette musique, sa magie. Ça nous a donné le courage d'avancer sur ce projet dont, il faut bien le dire, personne ne voulait. Nous avons toujours pensé à un film de poésie et non un documentaire. Pour nous, la poésie c’est l'objectivité maximum, c’est retourner à l'essence matérielle du monde. Sur un tel territoire, le distinguo entre documentaire et fiction ne se pose plus, c'est le Grand réel !

Ces musiciens ont été une source d’inspiration artistique majeure depuis les années 50.
Oui, Paul Bowles, dès les années 50, a fait découvrir le village et ses musiciens à des artistes, Gysin et Burroughs, puis Brian Jones, comme on l’a dit, et son disque en 1968. Ornette Coleman est venu aussi enregistrer en 1973 avec eux. Suit une très longue liste : Bill Laswell, Peter Gabriel, Talvin Singh, Howard Shore, Pattie Smith, Flea (Red Hot Chili Peppers), David Cronenberg , Bernardo Bertolucci, Nicholas Roeg, Genesis Porridge, Eliott Sharp, Maceo Parker, Timothy Leary, Randy Weston, Lee Ranaldo (Sonic youth).

La mise en scène de ces rites magiques ?
Les habitants de Jajouka y convoquent un imaginaire légendaire avec le Père des Peaux, la démone des rivières et des collines et le Saint au lion ? Il fallait respecter les légendes et les rites de l’endroit. Les descriptions de Gysin ont servi de base de travail, complétée par notre enquête sur place et les longues discussions avec Bachir sur les traditions du village. Par exemple, Bou Jeloud, Le Père des Peaux, est en fait le dieu Pan avec ses flûtes. Et leurs rites remettent en scène les Lupercales romaines, ces rites de fertilité ancestraux. C’était assez étrange d’arriver là sans acteur. Nous les avons trouvés sur place. Les gens jouent en fait leur propre rôle. On s’est trouvé parfois au cœur de conflits entre familles, il a fallu lutter pour pouvoir intégrer tel ou tel acteur. Le petit garçon, par exemple, extraordinaire ! C'était un combat de tous les instants, à la fois matériel et artistique.

Deux figures fantastiques, Bou Jeloud et Aïsha Kandisha, reviennent dans Jajouka. Leur rôle dans la structure du film ?
L'or, l'argent. Ce sont les deux pôles magnétiques et alchimiques . Ils sous-tendent la structure du récit, leur attirance réciproque est cause de toute la dynamique du film. Leur désir est une lance de lumière, une invocation qui perce le film en son cœur. Aïsha est double. Il y a l'Aïsha femme, mythologique, vision désirée par Bou Jeloud, et l'Aïsha visible, celle de la fête au village. C'est pour cette raison également que le rôle est joué par un jeune homme travesti lors de la fête.

Comment avez-vous conjugué ces récits mythologiques et le document sur ces musiciens traditionnels ?
La mythologie, à Jajouka, est active et vivante. Elle est présente dans chaque chose. L'islam est venu la transcender, sans en atténuer le pouvoir vibratoire. Les deux strates, religieuse et païenne, se superposent dans le domaine spirituel, mais également sur le territoire de Jajouka. Certains lieux sont interdits à Bou Jeloud, l'espace social de la communauté par exemple. Gysin disait que la magie n'est nulle part plus vivante qu'au Maroc. Les maîtres musiciens forment en fait une sorte d'interface, à la croisée du religieux et du paganisme, comme servants de Bou Jeloud ! La conciliation entre ces deux pôles s’est donc faite naturellement, même du point de vue de l'esthétique du film.

Le choix du super 16mm ?
 Pour nous, ce film ne pouvait se tourner que sur support argentique. Le 35mm excluait les caméras vraiment légères, ce fut donc le super 16 et deux caméras Aaton A-minima. En vidéo, nous aurions perdu cet échange essentiel avec la lumière, cette sensation de brûlure et de douceur sur la pellicule. Nous voulions la fusion, la présence.

Le montage fait apparaître de brefs gros plans, presque subliminaux, qui donnent cette puissance hallucinatoire au film.
Effectivement, on peut parler de « montage-transe » pour certaines parties comme la fête. Tout ça, c'est du rythme et de la musique. Dans la poésie sonore, les mots n'ont pas besoin d'être compris pour exister poétiquement. C'est pareil pour les images.

La musique du film ?
Elle est entièrement composée à partir des sons enregistrés sur place. Le fait de régénérer ces sons, de les transformer et d’en faire une vraie composition musicale permet d’apporter un deuxième niveau d’approche, plus subjectif, dans l’écoute et la vision du film. Cette musique n’est pas une illustration sonore. Son rôle principal est de guider le spectateur dans une direction déterminée, dans la compréhension et la sensation qui se dégagent de certaines scènes. Nous avons produit un disque : "The master musicians of Jajouka led by Bachir Attar", enregistré le dernier soir du tournage, dans le jardin de la maison de Bachir Attar. Certains titres, trop modernes, ne figurent pas dans le film. Et d’autres, qui y sont, profitent des parfaites conditions d’enregistrement de ce soir-là. Il s’agissait de respecter au maximum l’authenticité du son et de l’interprétation, de faire réellement entendre la musique, telle qu’on peut l’écouter dans le village.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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