Entretien avec Bijan Anquetil au sujet de LA NUIT REMUE paru dans le quotidien du FIDMarseille du 6 juillet 2012

Le parti pris de la nuit ?
A l'origine de ce choix, il y a une situation concrète. Pendant l'hiver 2010, dans le quartier de Jaurès à Paris, des migrants afghans, pour la plupart très jeunes, ont été contraints de s'installer sur les bords du canal Saint-Martin. Livrés à eux-mêmes dans une ville inconnue. Rapidement, il y a eu plusieurs dizaines de personnes, un petit « camp ». Cet hiver, il faisait froid et la nuit les jeunes garçons se sont mis à allumer des feux de fortune pour se réchauffer. C'était une image saisissante que ces feux au cœur de la nuit parisienne, une scène d'un autre temps mais aussi brutalement contemporaine. C'est là que j'ai fait connaissance avec certains migrants. J'y suis allé souvent. on s'y échangeait des récits, des nouvelles, des astuces pour continuer sa route. Etrangement, j'y ai passé des moments forts, d'amitié, de paroles. En discutant avec certains Afghans, j'ai pu constater à quel point la nuit était présente dans leur vie. C'est la nuit que se font la plupart des étapes de leur traversée clandestine. Elle les rend invisibles, les protège aussi... La nuit revenait souvent dans leurs récits de voyage, mais aussi dans la musique afghanes que nous écoutions ensemble. Elle y est un thème très fort, c'est le moment de l'amour, de l'exil, du souvenir... Il y aurait également beaucoup à dire sur la dimension proprement cinématographique de leur nuit, ce moment d'attente où le monde reste à distance. J'ai eu envie de faire ce film avec eux. Et le temps d'une nuit asseoir le spectateur autour du feu.

Comment s'est passé le tournage avec eux ?
Le film devait se faire avec d'autres personnes. Mais le camp a été évacué et les garçons dispersés. Et au moment du tournage, ils ne se trouvaient déjà plus sur Paris. C'est avec cette même idée de film que j'ai rencontré hamid et Soban. Ils en sont devenus les personnages. Dès le départ, le projet était clair. Il s'agissait de faire un film ensemble, pas « sur » eux. Le film a été construit sur une trame, ou une situation que je leur proposait : des jeunes migrants se retrouvent au coeur de la nuit autour d'un feu... Je leur ai juste proposé de s'emparer de cette proposition, de la vivre et de dériver ensemble jusqu'au matin. Le tournage s'est passé seulement en quelques nuits. Nous avons également tourné des scènes de jour mais il s'agissait surtout de mettre l'équipe à l'unisson, de passer du temps ensemble. L'équipe de tournage faisait partie du film. Il y avait une porosité réelle entre le moment où la caméra tournait et nos existences. Je donnais parfois quelques indications, d'autres fois ces sont eux qui ont proposé des situations. Ce film est leur histoire. Ils y ont apporté leur amitié, leurs images, leurs musiques, leur poésie, leur humour, leurs émotions... Mais le fait qu'il s'agisse d'un projet de film nous a donné à chacun une grande liberté. Celle d'être nous-mêmes et d'autres à la fois. une occasion de raconter leur histoire, mais aussi celle de leurs compagnons, non comme on la raconte à un juge ou à un journaliste, mais telle qu'ils se la racontent entre amis.

Associer leur images était un choix préalable ?
Comment s'est fait le choix des fragments ? L'autre élément qui a fait naître ce film est effectivement les vidéos que de nombreux Afghans avaient dans leur téléphone portable. C'est un objet très important pour eux. Le téléphone portable permet de garder le lien mais aussi d'écouter de la musique, de prendre des photos, de filmer. Finalement, ils sont très proches des jeunes ici, à la différence que leur jeunesse est sur les routes, sans pays, sans familles... J'ai remarqué qu'ils étaient nombreux à filmer des moments de leur vie. Et comme certains téléphones passent de mains en mains, nous avons découvert des vidéos restées dans la mémoire de certains téléphones. Certaines images étaient très fortes. on y sent la présence de celui qui filme. Il ne s'agit pas d'un observateur. Filmer devient sa manière de participer à la scène. Certaines images ont été tournées pour l'occasion, d'autres récupérées chez des amis ou bien sur internet... Il s'agit d'un récit collectif. J'ai eu envie de voir ces images surgir de la nuit, non pas à la manière d'archives mais de souvenirs. Il fallait mettre en relations ces images pixelisées avec la présence des personnages par un libre jeu d'association. Nous avons surtout choisi de nous concentrer sur des images tournées à Patras en Grèce. C'est un lieu important où la plupart de migrants ont séjourné. Parfois quelques jours, parfois des années. C'est là aussi où Hamid et Soban se sont rencontrés.

Loin de tout misérabilisme, on perçoit plutôt une forme de vitalité.
C'est peu dire qu'il faille de la « vitalité » pour traverser, souvent à pied toutes ces frontières. Le « misérabilisme » est dans la manière dont on regarde l'autre. J'ai un problème avec une certaine manière de s'appuyer sur la prétendue « misère des faibles » pour dénoncer des injustices. Les Afghans que j'ai rencontrés à Paris m'ont surtout marqué par leur jeunesse, leur force, leur dignité. Ils ne m'ont jamais tendu la main et nous avons toujours eu une relation d'égal à égal. D'ailleurs, je pense que cela explique la solidarité de nombreuses habitants du quartier Jaurès avec eux. Si je n'avais pas aimé être avec eux, je n'aurais pas fait ce film. Je suis très reconnaissant envers Hamid et Soban pour s'être investi dans ce film.

Que dire du titre, emprunté à Henri Michaux ?
Dans le titre, il y a cette idée que c'est la nuit l'actrice du film, et non, nous, les personnages. Il y a aussi quelque chose de l'ordre de l'écoute j'imagine. La nuit possède une sonorité propre. Les bruits se font rares. Le monde visible s'estompe. on écoute mieux. Les souvenirs surgissent dans les silences, à la manière de ces images pixelisées à la vibration particulière. Pour préparer un film, il faut des « alliés » . Même si l'on y pense pas du tout pendant le tournage. Michaux de manière diffuse en était un. Certaines images de film aussi. Et puis Joseph Conrad. Dans un coin de mon esprit, il y avait ce passage d'une de ses nouvelles : « Nul homme ne se confiera à son maître ; mais à un ami, à un vagabond, à l'homme qui ne vient ni pour enseigner ni pour régenter, à celui qui ne demande rien et accepte tout, les mots affluent autour des feux de camp, dans la solitude partagée de la mer, dans les villages au bord des rivières, dans les haltes de repos entourées de forêts ; les mots affluent sans se préoccuper de race ou de couleur de peau. un coeur parle, un autre coeur écoute ; et la terre, la mer, le ciel, le vent qui passe et la feuille qui bouge entendent aussi le récit futile des fardeaux de la vie. ». Finalement, c'est peut-être ça que le film essaie de raconter.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

 

 

 

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