Entretien avec Gaëlle Boucan au sujet de JJA paru dans le quotidien du FIDMarseille du 6 juillet 2012

Comment est né le projet de ce portrait de JJA ?
Je le connais depuis très longtemps. Je lui ais proposé, il y a déjà plusieurs années, de réaliser un film avec lui. À l’époque, il avait refusé, il était trop occupé. Quand il a eu plus de temps, il m’a rappelée, il y avait repensé et s’était décidé pour le faire.

Qu’est-ce qui vous a retenu chez lui, qui apparaît comme un personnage de fiction ?
 Ce qui m’intéressait avant tout, c’était le caractère historique de son histoire. La façon dont il avait réussi, en partant de presque rien, à amasser une certaine fortune puis à la faire fructifier. Cela n’aurait pas été possible de cette façon 50 ans auparavant et cela ne serait plus possible aujourd’hui non plus. Il le souligne d’ailleurs à plusieurs reprises en parlant de ses affaires : « C’était légal à l’époque, mais ça ne l’est plus aujourd’hui ». C’est en ce sens qu’il me semble être représentatif d’une certaine période. Il a assimilé les valeurs de la société et s’est extrêmement bien adapté. Son histoire pourrait être exemplaire dans l’idéologie capitaliste. Par ailleurs, sa force de caractère joue aussi un rôle important dans la construction de son identité fictionnelle : son côté "révolté" comme il dit luimême… En parallèle, des éléments personnels, les trahisons successives dont il a été victime, et sa solitude apparente, le vulnérabilisent et viennent complexifier le personnage.

Quel est le rôle des postes de télévision, très présents dans les plans ?
Le prologue avec le poste TV où défilent les plans des caméras de surveillance de la résidence annonce la construction du film : on passe d’un lieu à l’autre de façon apparemment aléatoire. Plus généralement, la télévision est souvent présente dans les plans. Disséminés un peu partout dans sa propriété, seuls les postes et leurs images figurent la présence du monde extérieur.

JJA évoque son passé de manière volubile et ininterrompue, mais le montage nous fait passer dans différents lieux et dans différents moments. Pourquoi ?
Je voulais qu’il habite l’espace de sa propriété de manière omniprésente. Que son histoire existe "partout et tout le temps" dans l’espace clos de cette résidence. C’était une façon de faire transparaître la réalité de certaines obsessions qui viennent presque hanter les lieux. Arrive un moment où l’on se pose la question : pour que le récit se poursuive ainsi, il a nécessairement répété les mêmes histoires plusieurs fois à différents moments (la lumière change, les habits changent) et à différents endroits.

Comment s’est construit le récit de JJa au montage avec Lila Pinell ?
 Nous avions quatre contraintes. Garder la continuité du discours, c’est-à-dire faire en sorte que le récit se prolonge de façon relativement cohérente d’un plan à l’autre. Tenir l’alternance des plans. Suivre une certaine chronologie : des raisons de son implantation en Suisse au récit de ses premières affaires jusqu’à l’histoire Kessler, qui se développe en filigrane jusqu’à sa résolution à la fin du film. Et, enfin, établir une ritournelle basée sur des thèmes récurrents comme celui de la trahison. La résidence a l’apparence d’un décor factice, où JJa parle et se déplace. Cette étrangeté est renforcée par les plans fixes où il apparaît souvent de dos ou en second plan. Pourquoi cette mise à distance ? Cela permettait qu’il puisse déambuler à l’intérieur d’un même plan, et c’est cette déambulation qui engendrait la logorrhée, qui permettait au récit de s’emballer. Il pouvait s’éloigner ou se rapprocher de la caméra, grâce au micro cravate sans fil qu’il portait sur lui, son discours continuait à garder le même degré d’intelligibilité, il paraissait toujours proche de nous. C’était une façon de faire exister le récit indépendamment de l’image, qui reste par ailleurs tout le temps synchronisée. Les plans changent, mais le récit, lui, garde la même prégnance tout au long du film. Je ne voulais pas d’accompagnement emphatique par l’image, pas de gros plans pour souligner des moments importants du discours par exemple. Je voulais plutôt baser le rythme du film sur l’alternance de plans fixes et larges qui rappelaient ceux des caméras de surveillance évoquées plus haut.

L’allusion à Citizen Kane semble évidente pour cet homme au parcours incroyable isolé dans sa forteresse moderne.
C’est un peu démesuré, sa propriété n’est tout de même pas Xanadu, et cela reflète son ambition, mais laisse aussi surtout transparaître le caractère épique qu’il confère lui-même à son histoire. JJA a baptisé sa propriété Rosebud, il se sent donc proche de Kane. Quand on revoit Citizen Kane, certaines répliques sont frappantes et témoignent d’une certaine conscience de sa part, d’un certain recul. De la promesse inquiète et sceptique de la mère lorsqu’elle abandonne son fils (JJA ayant été lui-même abandonné par son père) : « un jour, tu seras l’homme le plus riche de toute l’Amérique ! Tu ne seras plus seul, Charles » aux conclusions post-mortem de son gouverneur « Ce n’est pas difficile de gagner beaucoup d’argent quand tout ce que vous voulez, c’est gagner beaucoup d’argent. Mais, regardez Mr Kane, ce n’est pas l’argent qu’il voulait…” L’épilogue du poulailler a une valeur ironique particulière. oui, j’aime la façon dont il ironise lui-même sur son propre personnage. Il semble nous dire, au terme du film, « Je suis conscient de l’image que je vous renvoie et je l’assume, j’en suis fier ». De plus, il m’a semblé que cette scène synthétisait tous les thèmes du film dans une sorte de fable-épilogue qui semblait bien à propos.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

 

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